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Synopsis du conte... || Ce conte fait ± 6¼ pages (16245 caractères)
Pays ou culture du conte : Allemagne.

Recueil : Contes de l'enfance et du foyer

KHM 122 : L'âne-salade (Der Krautesel)

Wilhelm et Jacob Grimm (1785-1863)

Il y avait une fois un jeune chasseur d'une humeur vive et gaie, qui était parti pour se mettre à l'affût dans la forêt; or tandis qu'il marchait et sifflait, une vieille et laide femme vint à lui et lui dit:

— Bonjour, mon bon chasseur, je vois que la gaîté est avec toi, mais moi j'ai faim et soif ; fais-moi donc l'aumône.

Le chasseur eut pitié de la pauvre vieille; il mit la main dans sa poche et lui donna quelque aumône. Puis, comme il se disposait à continuer sa route, la vieille femme l'arrêtant:

— Ecoute bien, mon bon chasseur, ce que je vais te dire ; je veux te faire un présent pour te récompenser de ton bon cœur: continue à marcher toujours droit devant toi ; tu arriveras bientôt au pied d'un arbre au haut duquel se trouvent neuf oiseaux, qui se disputent au sujet d'un manteau que retiennent leurs serres.

Alors, arme ton fusil, et tire au milieu d'eux : ils ne manqueront pas de laisser choir le manteau, et même un des oiseaux sera blessé et tombera mort. Tu emporteras avec toi ce manteau, qui est un manteau enchanté. Une fois qu'il sera passé autour de tes épaules, tu n'auras qu'à te souhaiter quelque part, et tu t'y trouveras à l'instant. Quant à l'oiseau mort, aie soin de l'ouvrir, d'en prendre le cœur et de l'avaler ; si tu fais cela, tu trouveras tous les matins un morceau d'or sous ton oreiller.

Le chasseur remercia la vieille et se prit à penser:

— Voilà de belles choses qu'elle me promet là; il s'agit maintenant de savoir si elles pourront se réaliser.

Mais à peine avait-il fait une centaine de pas, qu'il entendit au-dessus de sa tête des ramages et des cris dans les branches ; il leva les yeux, et aperçut une foule d'oiseaux qui, des serres et du bec, s'efforçaient de s'arracher un morceau de drap, comme si chacun d'eux eût voulu le posséder seul.

— Tiens, se dit le chasseur, c'est étonnant, cela arrive tout à fait comme la vieille l'avait dit.
— Il arma son fusil, l'appuya contre son épaule, et tira si bien que quantité de plumes se détachèrent aussitôt. Les oiseaux s'envolèrent en poussant de grands cris, mais l'un d'eux tomba par terre en même temps que le manteau. Alors le chasseur, suivant les recommandations dela vieille, ouvrit l'oiseau, prit son cœur qu'il avala et emporta le manteau.

Le jour suivant, à son réveil, il se rappela la promesse de la vieille et voulut voir si elle s'était réalisée. Il n'eut pas plutôt soulevé son coussin, qu'il vit luire un morceau d'or; il en fut de même le lendemain et les jours suivans. Il amassa de la sorte une grande quantité d'or, puis enfin il se dit:

— A quoi me sert tout mon or si je reste à la maison? Je veux la quitter pour voir le monde.

Il dit donc adieu à ses parents, suspendit sur son dos sa gibecière et son fusil, et se mit en route. Il arriva qu'un jour, comme il traversait une épaisse forêt, il vit briller au loin devant lui un château magnifique. A l'une des fenêtres de ce château une vieille femme et une jeune fille d'une merveilleuse beauté se tenaient debout et regardaient dans la forêt. Il faut dire que la vieille était une sorcière. S'adressant à la jeune fille:

— Celui que tu vois venir, dit-elle, recèle dans son corps un trésor mystérieux qu'il nous importe de lui dérober, ma chère enfant, car ce trésor nous convient beaucoup mieux qu'à lui. Il a dans l'estomac un certain cœur d'oiseau qui fait que tous les matins il trouve un morceau d'or sous son oreiller.

Puis elle lui expliqua ce qu'elle aurait à faire pour se le procurer, et elle termina son discours par ces mots qu'elle accompagna d'un regard menaçant:

— Si tu ne m'obéis pas, il t'arrivera malheur.

Cependant le chasseur n'était plus qu'à quelques pas, il fixa son regard sur la jeune fille, et lui dit:

— Voilà déjà si longtemps que je marche; j'éprouve le besoin de me reposer, et de m'arrêter dans ce beau château; j'ai beaucoup d'argent avec moi.

Mais la vraie cause de son désir était la beauté de la jeune fille.

Il entra donc dans le château. On lui fit beaucoup d'accueil, et on le traita avec une somptueuse hospitalité. Il ne fallut pas longtemps pour que le chasseur s'éprît éperdument de cette magique jeune fille; il n'avait plus d'autres pensées qu'elle, ne recherchait que ses regards, et elle n'exprimait pas le plus petit désir qu'il ne le satisfît aussitôt. La vieille dit un jour:

— Il faut nous procurer ce cœur d'oiseau, sans qu'il sache que c'est nous qui l'aurons enlevé.

Cela dit, elle composa un breuvage, et quand il eut bouilli, elle le versa dans un gobelet et le donna à la jeune fille, qui fut chargée de le présenter au chasseur.

Celle-ci dit:

— Tenez, mon ami, buvez à ma santé.

Le jeune homme prit le gobelet; mais il n'eut pas plutôt avalé le breuvage, qu'il rendit le cœur d'oiseau. La jeune fille s'en empara sans qu'il le vît, puis elle l'avala elle-même, car elle savait que la vieille se le réservait.

A partir de ce jour, ce ne fut plus sous la tête du chasseur que se trouva le morceau d'or, mais sous celle de la jeune fille, où la vieille venait le prendre tous les matins. Le chasseur était devenu si fou et si niais d'amour, qu'il ne pensait plus à autre chose qu'à passer tout son temps à s'entretenir avec la jeune fille.

Cependant la vieille fée dit à cette dernière:

— Maintenant que nous avons le cœur d'oiseau, il nous reste encore à nous procurer le manteau du souhait.

La jeune fille répondit:

— Quant à ce manteau, il est juste que nous le lui laissions, puisqu'il n'a plus son trésor.

Ces paroles irritèrent la vieille qui repartit:

— Un tel manteau est une chose si merveilleuse et si difficile à trouver, que je veux l'avoir à tout prix.

Ce que disant, elle poussa rudement la jeune fille, en lui déclarant que si elle ne lui obéissait pas, elle aurait lieu de s'en repentir.

Cette dernière, résolue à satisfaire la vieille, alla se placer à la fenêtre et se mit à regarder au loin d'un air tout désolé. Le chasseur la voyant ainsi:

— Pourquoi êtes-vous si triste? lui demanda-t-il.
— Ah ! mon ami, répondit-elle, là-bas, bien loin d'ici, se trouve la montagne des grenats qui produit des pierres précieuses. Je sens un tel désir d'y aller que lorsque j'y pense je suis tout affligée; mais qui pourrait aller les y chercher ? les oiseaux seuls avec leurs ailes peuvent y atteindre, mais l'homme jamais.
— Si vous n'avez pas d'autre motif pour vous chagriner, dit le chasseur, je vous aurai bientôt délivrée de votre peine.
— Alors il mit autour d'elle un pan de son manteau, se souhaita sur la cime de la montagne des grenats, et ils s'y trouvèrent tous deux aussitôt.

Là brillaient de toutes parts en si grande quantité les nobles pierres, que c'était un plaisir de les contempler. Ils se mirent à choisir les plus belles et les plus précieuses. Cependant, par un effet de l'art magique de la vieille, les paupières du chasseur ne tardèrent pas à s'apesantir. Il dit à la jeune fille:

— Si vous voulez, nous nous reposerons un moment; je me sens si las, que je ne puis plus me tenir sur mes pieds.

Ils s'assirent donc tous les deux; le chasseur appuya sa tête contre les genoux de la jeune fille et s'endormit. Profitant de son sommeil, celle-ci lui enleva le manteau, se l'attacha fortement autour d'elle, ramassa les grenats et les pierres qu'ils avaient choisis ensemble, et se souhaita dans le château.

A son réveil, le chasseur vit que sa bien-aimée l'avait trompé et qu'il était seul désormais sur cette montagne sauvage.

— Hélas! pensa-t-il, comment est-il possible qu'il y ait de si grandes trahisons dans le monde!

Et il restait là plongé dans l'inquiétude et dans la douleur, sans savoir quel parti prendre.

Or cette montagne était l'empire de géants farouches et cruels, qui y faisaient leur séjour. Tandis que le pauvre chasseur était ainsi en proie à ses réflexions, il vit trois d'entre eux s'avancer de son côté. Le moyen le plus sûr de me sauver, pensa-t-il, est de faire semblant de dormir ; en conséquence, il s'étendit aussitôt tout de son long contre terre, feignant d'être plongé dans un sommeil profond. Les géans furent bientôt près de lui, et l'un d'eux le repoussant avec son pied:

— Quel est ce ver de terre? dit-il. Le deuxième géant cria au premier:
— Ecrase-le sous ton pied!

Mais le troisième dit avec un ton de mépris:

— Bah! laisse-lui la vie, aussi bien il ne pourra pas rester ici, et pour peu qu'il gravisse jusqu'au sommet de la montagne, les nuages le saisiront et l'emporteront au loin.
— Ayant ainsi parlé, les trois géants continuèrent leur route, mais le chasseur avait prêté bonne attention à leurs paroles, et dès qu'il se vit seul il se leva et monta jusque sur la cime de la montagne. Il y était à peine arrivé, qu'un nuage qui planait de ce côté, le saisit, l'emporta dans ses plis, le roula pendant quelque temps dans le ciel, puis s'abaissant peu à peu, s'abattit dans un vaste potager entouré d'une muraille; et c'est ainsi que le chasseur se trouva mollement étendu par terre au milieu des choux et des autres légumes.

Le chasseur se mit à regarder en tous sens autour de lui:

— Si seulement je trouvais quelque choseà manger, se dit-il, j'ai si faim, et ce sera pis encore dans quelque temps, car je ne vois ici ni poires, ni pommes, ni aucun fruit nourrissant.

A la fin lui vint cette pensée:

— Faute de mieux, je puis manger de la salade; elle n'est pas fort de mon goût, il est vrai, mais cela me rafraîchira.

Il se décida donc à chercher une belle tête de salade, et il y mordit à belles dents; mais à peine en eut-il avalé quelques feuilles, qu'un changement singulier, s'opéra dans tout son être, et qu'il se sentit tout autre: au lieu de deux pieds, il en avait quatre maintenant, une grosse tête et de longues oreilles; il vit avec effroi qu'il venait d'être transformé en âne. Cependant comme ce nouvel état augmentait encore sa faim, et que désormais la salade était tout à fait du goût de sa nouvelle nature, il continua d'en manger avec un grand appétit. Tout en broutant de la sorte, il approcha d'une autre espèce de salade; il n'eut pas plutôt avalé quelques bribes de celle-ci, qu'il sentit s'opérer en lui une nouvelle transformation, et revint heureusement à son état naturel.

Alors le chasseur fatigué se coucha dans l'herbe, et le lendemain matin à son réveil, il eut soin de couper une tête de la bonne et de la mauvaise salade.

— Cela me servira, se dit-il, à ressaisir ce qu'on m'a ravi, et à punir la trahison.

Puis il cacha les salades dans sa gibecière, grimpa par-dessus les murs du jardin, et partit dans l'intention de retrouver le château de sa bien-aimée.

Après avoir erré çà et là pendant quelques jours, il le retrouva en effet. Aussitôt il se noircit le visage de telle sorte que sa mère elle-même aurait eu peine à le reconnaître, et ainsi défiguré, il s'achemina vers le château, où il demanda l'hospitalité.

— Je suis si fatigué, dit-il, que je ne pourrais aller plus avant.

La fée lui dit:

— Mon brave homme, qui êtes-vous, et quelle est votre profession?

Il répondit:

— Je suis un envoyé du roi, qui m'a chargé de lui rapporter les salades les plus précieuses qui croissent sous le soleil. J'ai été assez heureux pour les trouver; je les ai là avec moi, mais l'ardeur du soleil est si grande, que leurs tendres feuilles sont sur le point de se faner, et je ne sais pas si je les porterai plus loin.

Quand elle entendit ainsi parler de salades précieuses, la vieille sentit le jus lui venir à la bouche.

— Mon brave homme , dit-elle, laissez-moi donc goûter un peu de cette salade merveilleuse.
— Pourquoi pas? répondit le chasseur, j'en ai apporté deux têtes avec moi, je puis donc bien vous en donner une.

Cela dit, il ouvrit son sac, et lui présenta la mauvaise salade. La vieille, qui ne se doutait pas de la ruse, et qui grillait du désir de manger d'un mets si rare, voulut aller elle-même à la cuisine afin de le préparer.

Dès qu'il fut apprêté, elle n'eut point la force d'attendre, pour en goûter, qu'il fût apporté sur la table; elle en prit aussitôt quelques feuilles, et les mit dans sa bouche ; mais à peine les eut-elle avalées, qu'elle avait perdu sa forme humaine, et qu'elle courait dans la cour sur les quatre pieds d'une ânesse. La servante vint ensuite dans la cuisine, aperçut la salade qui était préparée, et voulut la porter dans la chambre à manger; mais il arriva qu'en route le désir la prit, selon la coutume, de goûter d'abord au plat, et elle en mangea quelques feuilles. Soudain s'opéra la métamorphose: elle était changée en ânesse comme sa maîtresse ; elle alla rejoindre la vieille dans la cour, et la salade tomba sur le carreau.

Pendant ce temps-là, le prétendu envoyé était assis auprès de la jeune fille, et comme personne n'arrivait avec la salade dont elle avait grande envie, elle se prit à dire:

— Je ne sais pas pourquoi la salade n'arrive point. Le chasseur pensa:
— La salade aura déjà produit son effet. Puis il dit:
— Je vais aller voir à la cuisine.

Et comme il arrivait sur le seuil, il vit les deux ânesses qui couraient dans la cour, et la salade étendue par terre.

— C'est déjà bien, se dit-il en lui-même, ces deux-là ont reçu leur récompense.

Puis il ramassa les feuilles éparpillées sur le carreau, et les apporta à la jeune fille.

— Je vous apporte moi-même ce mets précieux, lui dit-il, pour que vous n'attendiez pas davantage.

Celle-ci ne se fit pas prier, et bientôt il y eut trois ânesses dans la cour.

Après avoir lavé son visage de manière à être reconnu des trois femmes ainsi métamorphosées, il descendit dans la cour, et s'adressant à elles:

— Maintenant, leur dit-il, vous allez recevoir le prix de votre déloyauté.

Il les attacha toutes trois ensemble par une corde et les chassa devant lui jusqu'à ce qu'ils arrivassent près d'un moulin. Il frappa à la fenêtre; le meunier mit la tête au dehors et lui demanda ce qu'il voulait:

— J'ai trois méchantes bêtes, répondit-il, qu'il m'est impossible de garder plus longtemps. Voulez-vous les prendre chez vous, leur donner fourrage et litière, et je vous paierai pour cela ce que vous demanderez.
— Pourquoi pas? répondit le meunier; mais comment dois-je les traiter?
— A la vieille ânesse, dit le chasseur, vous donnerez chaque jour trois fois le fouet et une fois le foin ; à celle d'un âge mûr, qui était la servante, vous donnerez une fois le fouet et trois fois le foin; et à la plus jeune, qui était la jeune fille, troisfois le foin et jamais le fouet; car, bien qu'il eût à se plaindre d'elle, il ne pouvait supporter l'idée qu'on la frappât. Ces recommandations faites, il retourna au au château, où il trouva tout ce dont il avait besoin.

Peu de jours après, le meunier vint lui annoncer que la vieille ânesse, qui avait reçu trois fois par jour le fouet et une seule fois le foin, venait de mourir.

— Quant aux deux autres, ajouta-t-il, elles ne sont pas mortes à la vérité, mais elles sont si tristes qu'elles ne pourront pas aller loin.

Ces paroles attendrirent le chasseur, qui sentit sa colère le quitter et ordonna au meunier de lui ramener les deux ânesses. Quand elles furent de retour, il leur fit manger de la bonne salade, et elles recouvrèrent leur état naturel. Alors la jeune fille se jeta à genoux devant lui, en disant:

— Ah! mon ami, pardonnez-moi mes mauvais procédés envers vous ; je n'agissais que par les ordres de ma mère, et c'était bien malgré mon cœur, car il vous aime. Votre manteau du souhait est pendu dans une armoire et afin de vous rendre le cœur d'oiseau je vais prendre un breuvage.

Mais le chasseur fut d'un autre avis:

— Garde-le, lui dit-il, peu importe qui de nous deux l'aura, puisque je veux faire de toi ma femme.

On célébra la noce, et ils vécurent ensemble heureux et contents jusqu'à la mort.


Traduction tirée de Contes de la famille par des frères Grimm, traduit de l'Allemand par N. Martin et Pitre-Chevalier).

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- FIN -

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