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Synopsis du conte... || Ce conte fait ± 10½ pages (30655 caractères)
Pays ou culture du conte : Canada.

Recueil : La forêt vive. Récits fondateurs du peuple insu

1. Les orphelins du ciel : la naissance d’un mode de vie

Rémi Savard (1934-20..)

1

Tshakapesh dit à sa femme : « Viens avec moi chercher de l'écorce de bouleau. » Ils se rendirent près d'une montagne escarpée, dont les versants étaient boisés. On y trouvait différents végétaux, plus particulièrement du bouleau. C'est là qu'ils rencontrèrent Katshituasku1, qui les tua. Ces gens avaient une fille. Et comme ses parents tardaient à revenir, elle décida d'aller à leur recherche. Elle trouva l'endroit où ils avaient été tués. Tout ce qui restait d'eux était son frère cadet. Minuscule, il était encore dans l'utérus que Katshituasku avait arraché du ventre de la femme. Mais il ne l'avait pas mangé. Elle le rapporta au campement et le déposa dans un pot de bois, qu'elle s'empressa de refermer au moyen d'un morceau d'écorce de bouleau.

Peu après, le bébé fit sauter ce couvercle en bondissant hors du pot. Déjà, il pouvait s'asseoir et cherchait même à s'amuser. « Fais-moi un arc et des flèches », demanda-t-il à sa sœur aînée. Elle lui en fabriqua un à sa taille et il alla jouer à l'extérieur2. Mais ce jouet ne tarda pas à se briser. Sa sœur en fit un autre, qui ne résista pas plus que le premier. Et à force de remplacer ainsi les arcs brisés par d'autres de plus en plus gros, sa sœur fut obligée de tailler le dernier dans un arbre entier. Ce jeune garçon grandissait vite. Aussi en vint-il rapidement à s'interroger sur le fait que sa sœur et lui vivaient seuls. « Pourquoi n'avons-nous pas de parents ? demanda-t-il. Pourquoi n'y a-t-il que nous deux ? Comment se fait-il que notre père et notre mère ne soient pas là ? - Katshituasku les a tués un jour qu'ils étaient allés faire provision d'écorce de bouleau, répondit sa sœur. Comment pourraient-ils être avec nous ? C'est moi qui t'ai recueilli. Tu étais encore dans l'utérus, seule partie de nos parents que Katshituasku n'avait pas mangée. » Comme il s'apprêtait à partir pour la chasse, il demanda à sa sœur où se tenait ce Katshituasku. « Oh ! ne t'avise surtout pas d'aller près de la falaise où il se tient généralement, tu n'en viendrais jamais à bout, s'empressa-t-elle de lui dire. - Assez, ma sœur aînée, dit-il alors, tes paroles me font peur ! » Et il ajouta, pour la rassurer : « J'irai ailleurs. » Il partit même dans une direction opposée à celle que, pour leur malheur, ses parents avaient prise. Mais, tout en décochant des flèches ici et là, il finit par se convaincre qu'il ne devait pas croire sa sœur Et quand il fut certain qu'elle ne pouvait plus le suivre des yeux, il mit le cap vers la montagne dont elle lui avait parlé et commença même à l'escalader. Il était encore bien petit. Ayant trouvé les nombreuses pistes d'ours, il fila tout droit à travers elles. Et comme la forêt devenait de plus en plus dense, toutes ces traces convergeaient en une seule piste, dans laquelle il s'engagea.

En montant, il se mit à chanter : « Je veux rencontrer Katshituasku, celui qui a tué mon père et ma mère. » L'ayant entendu, le monstre dit : « Ah ! Ah ! Voilà mon laisse-pour-compte qui s'amène ! Ours noir, va donc à sa rencontre. Il mourra de peur dès qu'il te verra. » Ours noir avait à peine commencé sa descente que Tshakapesh comprit, au bruit de ces pas, que ce n'était pas Katshituasku. Et quand l'ours noir déboucha hors de la forêt en lui demandant ce qu'il voulait, Tshakapesh lui lança : « Je cherche Katshituasku, celui qui a tué mon père et ma mère. Ce n'est pas à toi que j'ai affaire. Et fais surtout bien attention à ce que tu fais, sinon tu risques de voir ce que je pourrais faire de toi ! Retourne d'où tu viens. » Apprenant ce qui s'était passé, les autres ours dirent : « À ton tour d'y aller Ours blanc. Vas-y. Il mourra de peur en te voyant. » Tshakapesh entendit Ours blanc se dresser sur ses pattes et commencer à descendre vers lui. « Ce n'est pas encore celui que je veux rencontrer », se dit-il. Ours blanc sortit de la forêt et demanda à Tshakapesh ce qu'il voulait. Celui-ci répondit : « Je cherche Katshituasku, celui qui a tué mon père et ma mère. Retourne d'où tu viens, toi aussi. » Devant cette seconde rebuffade, les autres ours furent unanimes à proposer à Matashuo3 de prendre les choses en main. «  Il n'y a aucun doute qu'en te voyant, la peur le fera immédiatement mourir », dirent-ils. Matashuo se leva et se mit en marche. Au bruit de ses pas, Tshakapesh comprit que ce ne serait pas encore Katshituasku.  Lorsque Matashuo sortit de la forêt, il y alla de la même question que ses prédécesseurs et reçut la même réponse qu'eux. Tshakapesh se montra encore plus cinglant cette fois, ajoutant un sérieux avertissement à tout émissaire éventuel que Katshituasku serait encore tenté de lui envoyer : « On pourrait bien se rendre compte de ce dont je suis capable. » Cela mit Katshituasku dans une colère telle qu'il décida de se charger lui-même de celui dont il était convaincu qu'il ne survivrait pas à sa vue. Tshakapesh l'entendit se lever et commencer à descendre. Il courut aussitôt enterrer son arc et ses flèches au pied de la montagne. « Après m'avoir flairé et léché, il me projettera avec son museau », se disait-il. Quand Katshituasku sortit de la forêt, Tshakapesh était étendu dans son sentier et feignait d'être mort. « Est-ce bien celui qui souhaitait tant me rencontrer ? Il lui aura suffi de m'entendre pour mourir ! », ironisa Katshituasku. Il se mit à le déplacer à coups de pattes. « Si seulement il pouvait me repousser en direction de mon arc », pensa Tshakapesh. Ce que le monstre ne tarda pas à faire. « S'il pouvait donc recommencer », pensa Tshakapesh. Katshituasku reprit aussitôt son manège. Mais comme Tshakapesh avait l'impression qu'on le chatouillait, il avait beaucoup de mal à ne pas éclater de rire. Katshituasku finit par le conduire ainsi jusqu'à son arc. Bondissant alors sur ses pieds, Tshakapesh s'empara de son arc. Il s'en fallut de peu que Katshituasku s'enfuie de surprise, mais il se risqua à demander à Tshakapesh : « Que veux-tu donc ? » Ce dernier répondit : « Je cherche celui qui a tué mon père et ma mère. C'est lui que je veux rencontrer. - Tu n'arriveras jamais à le tuer, il est beaucoup trop résistant, dit Katshituasku. - À quoi pourrait-on le comparer ?, demanda Tshakapesh. - C'est comme si tu voulais t'en prendre à l'épinette rouge que tu vois là-bas. Essaie seulement d'abattre cet arbre et tu comprendras ce que je veux dire. » Tshakapesh mit aussitôt l'arbre en joue et décocha une flèche. Voyant l'épinette rouge voler en éclats, Katshituasku faillit à nouveau s'enfuir. « Aurais-tu un exemple plus convaincant ? demanda Tshakapesh. - Oui, oui, tu vois la pointe de la falaise là-bas ? Vise-la et tu verras bien », s'empressa de répondre Katshituasku. Tshakapesh mit la falaise en joue et laissa partir une autre flèche. La pointe de la falaise s'écroua. C'en était trop. Katshituasku prit la fuite. Pour sa part, c'est en chantant que Tshakapesh courut récupérer sa flèche au bas de la montagne. On ne sait plus trop ce qu'il chantait. Même mon grand-père l'ignorait. Tshakapesh visa ensuite Katshituasku à la hanche. Ce dernier s'écroula sur un flanc. « J'ai enfin vengé mon père, que Katshituasku avait tué, dit Tshakapesh. - Tue-moi au lieu de me laisser souffrir, implora sa victime. - Comment peux-tu parler ainsi, rétorqua Tshakapesh, toi qui m'as enlevé mon père ? C'est ma sœur aînée qui m'a trouvé. De nous deux, c'est plutôt toi le tortionnaire. - Finissons-en tout de suite », implora Katshtuasku. Tshakapesh le tua.

Puis il se mit en frais de l'éventrer, de le nettoyer et de le dépecer, en espérant découvrir les os de son père et de sa mère. S'il les avait trouvés, il aurait pu faire revivre ses parents. Mais comme il ne trouva que quelques mèches de poils de la fourrure de son père, il les lança dans les arbres en disant :« Qu'ils deviennent des usnées barbues4. » Puis il réfléchit à ce qu'il rapporterait de sa prise. « La tête de mon ours, voilà ce que je rapporterai », songea-t-il. Et, pensant soudain à sa sœur, il se dit : « Je lui rapporterai un morceau de viande pris ailleurs. » De retour chez lui, il déclara à sa sœur : « J'ai enfin vengé nos parents. - Tu es donc allé le trouver ? - Oui, et va voir ma tête d'ours dehors. Tu la feras rôtir pour moi. Le morceau d'épaule est pour toi. Moi, je retourne chasser l'écureuil. » C'était le seul gibier auquel il s'intéressait. À peine s'était-il éloigné qu'il entendit gémir sa sœur aînée. « Que peut-il bien lui arriver ? se demanda-t-il. Ah ! ce doit être la tête d'ours. » Il lui avait bien précisé qu'elle ne devait pas en manger. Mais la tête d'ours rôtissait de si belle façon ! Elle n'avait pu résister à la tentation d'en détacher un morceau, qu'elle avait porté à sa bouche. C'est alors que ses mâchoires s'étaient soudées. Elle ne pouvait même plus desserrer les lèvres. Tshakapesh revint vers elle et lui demanda ce qui n'allait pas. Mais, comprenant qu'elle ne pouvait pas ouvrir la bouche, il chercha à lui desserrer les mâchoires. Il y parvint grâce à un bâton. Puis il décréta que l'ouverture buccale des humains aurait la dimension de trois doigts. « C'est ainsi qu'ils naîtront quand leur temps sera venu, dit-il. Alors, ne mange plus jamais la tête de l'ours. Mange plutôt de la viande semblable à celle que je t'ai apportée.   Il en profita alors pour manger sa tête d'ours et quitta à nouveau en disant qu'il allait chasser l'écureuil.

2

Quelque temps plus tard, Tshakapesh dit à sa sœur aînée : « J'ai rêvé que tu m'avais perdu. Une de mes flèches était tombée à l'eau. Et comme je tentais de la récupérer, un gros poisson m'avala. » Quelque temps plus tard, Tshakapesh partit avec son arc et ne revint pas. « Son rêve s'est réalisé », pensa sa sœur. Elle partit donc à sa recherche, mais tout ce qu'elle trouva fut son arc. Elle se mit alors à pleurer. Puis, ayant séché ses larmes, elle fabriqua un hameçon et commença à pêcher. Quand l'hameçon fut à l'eau, Tshakapesh s'adressa en ces termes à la truite saumonée dans l'estomac de laquelle il se trouvait : « Va mordre l'hameçon de ma sœur aînée. » Le premier poisson que celle-ci attrapa avait un gros abdomen. Elle en prit ensuite plusieurs autres. Sa pêche terminée, elle se mit en frais de nettoyer ses prises en commençant par la première. À peine lui avait-elle coupé le ventre que Tshakapesh bondit hors de la bête en disant : « Ouf ! ma sœur aînée, tu as bien failli me couper. » 

Tshakapesh retourna à sa chasse aux écureuils. Il ne s'occupait vraiment d'aucun autre gibier. Un jour, il entendit des gens percer un trou à travers la glace d'un plan d'eau. « Ma sœur aînée doit bien les connaître, se dit-il. Je vais aller lui en parler. » De retour chez lui, il dit : « J'ai entendu des gens percer la glace. - Tiens-toi loin d'eux, lui dit sa sœur Ils chassent le castor géant. Lorsque quelqu'un leur rend visite, ils lui confient le soin d'extraire le castor de l'eau. Mais leur but est de faire en sorte que ce soit le castor qui l'y entraîne. C'est leur façon de s'amuser à ses dépens. - Pas un mot de plus, ma sœur aînée ! Tu me fais peur. J'irai ailleurs. » Il repartit dans une autre direction. Mais, après avoir marché quelque temps, il se dit : « Je ne crois pas un mot de ce qu'elle raconte. Je vais aller voir ce qu'il en est. » Lorsqu'il se présenta au lac où ces gens chassaient le castor géant, son arc était sous tension. « Voici un visiteur, dirent-ils. Invitons-le à sortir le castor. Ce sera bien amusant de le voir disparaître sous l'eau.  Tout en approchant, Tshakapesh lançait des flèches dont la trajectoire était courbe. Quand il fut plus près d'eux, ils s'aperçurent qu'il était bien jeune. « Viens sortir le castor de l'eau », lui dirent-ils. Ils se promettaient de bien rigoler. « Sortir le castor..., mais je n'ai jamais vu faire ça, dit Tshakapesh. Faites-le d'abord devant moi. Vous en avez l'expérience, pas moi. - Alors, regarde bien ce que nous allons faire, dirent-ils, et tu en feras autant. » Tshakapesh les observa. Ils attrapèrent le castor par le dos et le hissèrent sur la glace. Ils s'étaient mis à deux pour y arriver. « Voilà ce que tu auras à faire, dirent-ils. - Soit, répondit Tshakapesh, mais je ne le ferai qu'une seule fois. » Ils lui préparèrent un endroit pour s'asseoir. Comme il convient de le faire en de telles circonstances, Tshakapesh enleva le surplus de neige qui s'y trouvait avant de s'installer. « Il n'est pas bête », remarquèrent certains de ses hôtes. Ces préparatifs terminés, Tshakapesh dit : « Très bien, allons-y maintenant. » Les autres frappèrent sur la cabane du castor, qui aussitôt s'engagea dans son tunnel de sortie. Tshakapesh l'attrapa d'une seule main, le hissa hors de l'eau et lui asséna un coup mortel. L'un de ceux qui avaient cru pouvoir se payer la tête de Tshakapesh fit la réflexion suivante : « Il y est quand même arrivé sans difficulté. » Après avoir tué son castor, Tshakapesh fit des préparatifs pour l'emporter chez lui en le traînant sur la neige au bout d'une corde fixée à la tête de l'animal. Quelqu'un tenta de l'en dissuader : « Attends d'avoir reçu ta part avant  de partir. Ce castor n'est pas uniquement à toi. - Vous réclamerez ceux que vous aurez attrapés vous-mêmes, leur déclara-t-il. C'est à ceux-là que vous aurez droit5. » Il se mit alors à tordre le bras de celui qui cherchait à le retenir. Les autres dirent : « Laissons-le donc faire à sa guise. Il doit s'agir de Tshakapesh, celui qui réussit sans difficulté tout ce qu'il entreprend. » Tshakapesh traîna son castor jusque chez lui. En arrivant, il déclara : « Ma sœur aînée, je rapporte un castor. - Tu y es donc allé ! - Eh oui ! Alors, fais-le-moi cuire pendant que je serai à la chasse. »

4

Un jour que Tshakapesh était encore en train de chasser, il entendit des gens gratter des peaux. Plutôt que d'aller les trouver, il pensa que sa sœur aînée devait bien savoir de qui il s'agissait. « Je vais aller lui en parler », se dit-il. De retour chez lui, il déclara : « Ma sœur aînée, j'ai entendu des gens là-bas. - C'est la géante cannibale, répondit-elle. Elle a deux filles. N’y va pas. Dès qu'elle aperçoit quelqu'un, elle le tue. - N'en dis pas plus, ma sœur aînée, j'ai assez peur comme ça. » Puis, ayant pris à l'insu de sa sœur des plumes d'oiseau des neiges, il partit en lui disant : « Sois tranquille, j'irai ailleurs. » Il prit effectivement une autre direction. Mais dès qu'il fut hors de sa vue, il se dit  : « le vais aller rendre visite à ces filles qui grattent des peaux, car je ne crois pas un mot de ce que ma sœur m'a dit. » Il se dirigea vers l'endroit où il avait entendu le bruit des peaux grattées. Les deux filles étaient justement en train de gratter des peaux à l'extérieur de leur tente. Dès qu'elles l'aperçurent, elles se mirent à rire. C'est que, juste avant d'arriver chez elles, il avait fixé des plumes d'oiseau des neiges à sa fourrure. De l'intérieur de la tente où elle se trouvait alors, la mère des filles les entendit rire. Jetant un coup d'œil à l'extérieur, elle aperçut son gendre. « Qu'est-ce qui vous amuse tant ? Êtes-vous en train de rire de ce jeune homme ? demanda-t-elle à ses filles. - Mais non, c'est le geai qui nous fait rire ainsi, répondirent-elles. Il se sauve avec des poils de caribou se détachant des peaux que nous grattons. - Mais vous n'y êtes pas du tout, leur dit-elle. Il ne s'agit y pas d'un geai, mais d'un homme qui a mis des plumes d'oiseau des neiges sur sa fourrure. » Elles s'empressèrent alors de mettre Tshakapesh en garde contre leur mère : « Elle t'offrira de la graisse humaine jaunâtre comme repas. N'accepte surtout pas. Tu pourras manger ce que nous te donnerons. » Puis, elles firent entrer dans la tente le futur gendre de leur mère et le firent asseoir entre elles, face à cette dernière. Elles lui offrirent ensuite à manger. La cannibale coupa un morceau de sa graisse jaunâtre, qu'elle tendit à Tshakapesh en disant : « Voilà pour lui, mes filles, au cas où il aimerait en manger. » Elles répétèrent à Tshakapesh : « C'est de la graisse humaine, n'en mange pas. » De plus, cette graisse était moisie. « Mes filles, dit la femme d'un ton irrité, je suis fatiguée de tenir ainsi cette graisse sans qu'on la prenne. » Mais personne ne fit attention à elle. À la fin, la vieille déclara : « Il y aura donc un combat de lutte. On verra bien de quoi il est capable. - Ne le tue pas, lui dirent ses filles, nous voulons l'épouser. - Pas question de le tuer, dit la cannibale. Je veux simplement me battre avec lui. »Elle revêtit alors son manteau de combat, repoussa ses filles et agrippa Tshakapesh. Les filles s'interposèrent entre leur mère et lui. Tshakapesh leur demanda de se retirer. « Je ne combattrai qu'une fois, dit-il. - Ne le tue pas, répétèrent les filles avec insistance. - Je ne le tuerai pas », rétorqua la cannibale. Au début, elle eut le dessus, parvenant même sans difficulté à le secouer de tous les côtés. « Mes filles, dit-elle, contrairement aux précédents, il ne me paraît pas gras du tout. » Sur le sol, il y avait une pierre recouverte de sable. Elle balaya ce dernier d'un coup de pied, laissant apparaître des taches de sang séché. « Ne le tue pas ! supplièrent les filles. - Je ne le tuerai pas », répéta-t-elle. Elle saisit à nouveau son gendre, mais sans pouvoir cette fois le soulever de terre. « Eh ! Eh ! mes filles, le voilà devenu plus gras que ses prédécesseurs ! », dit-elle. C'est que Tshakapesh s'était intentionnellement rendu très lourd. Elle fit un nouvel essai pour le soulever, ne fût-ce qu'un tout petit peu. « Pour une fois, elle sera vaincue », dit Tshakapesh. Puis, s'adressant aux deux filles, il leur demanda  : « Que devrais-je faire d'elle ? Si elle devait vous manquer, je l'épargnerais. Mais si j'ai la certitude que vous ne la regretterez pas, je la tuerai. - Nous en serions ravies », répondirent-elles avec empressement, tout en se mettant à lui frapper les jambes à coups de tisonnier. « Lâche-moi, cria la cannibale à Tshakapesh, elles me font enrager. » Et les deux filles de supplier Tshakapesh : « Ne la lâche surtout pas, elle nous tuerait. - Alors, enlevez-vous de là », leur dit Tshakapesh. Il saisit leur mère, la souleva dans les airs et la tua en la projetant sur sa pierre en position assise.  « Allons maintenant chez moi, dit-il aux filles. Ma sœur aînée est seule à longueur de journée, vous lui tiendrez compagnie. » De retour chez lui, il dit à sa sœur : « J'ai ramené des femmes. Avec de telles compagnes, tu ne t'ennuieras plus jamais. - Tu as sans doute tué leur mère. - Ce sont elles qui m'ont supplié de le faire. - Tu n'aurais pas dû. - Elles me l'ont demandé. Et puis, ça te fera des amies. » Il en épousa une

Avant de repartir, il dit aux filles : « Je vais chasser l'écureuil. Restez avec ma sœur aînée. » Chemin faisant, il entendit des gens jouer à la balle. « Ma sœur aînée doit les connaître,  pensa-t-il je vais aller lui en parler. » De retour chez lui, il raconta ce qu'il avait entendu. « Ne t'avise pas d'aller chez eux, dit sa sœur. Leur balle, c'est une tête d'ours. Ce sont des Mistapeu6. Quand quelqu'un arrive, ils lui lancent la tête d'ours, qui les mord aussitôt. - Ma sœur aînée, tes paroles m'effraient. J'irai ailleurs. » Il prit effectivement une autre direction, mais dès qu'il eut disparu derrière les arbres, il se mit à douter de ce qu'elle lui avait dit et se dirigea vers ceux qu'il avait entendus. Ces gens jouaient à la balle dans une magnifique clairière. Les ayant observés durant un moment, il fut favorablement impressionné par l'un d'eux. Ses partenaires avaient beau lancer la balle loin de lui, il courait assez vite pour l'attraper et la leur relancer aussitôt. « Il est très habile, pensa Tshakapesh. J'aimerais bien le capturer pour en faire l'époux de ma sœur, Si seulement on pouvait lui lancer la tête vers moi. » Son vœu fut exaucé ; quelqu'un lança la tête dans sa direction. Et le préféré de Tshakapesh courut pour l'attraper. Lorsqu'il passa à sa portée, Tshakapesh l'empoigna en disant : « Allons chez moi. Tu épouseras ma sœur aînée. Elle est toujours seule. » On tenta d'empêcher cet enlèvement en disant à Tshakapesh de lâcher sa prise. « N'êtes-vous pas tous des hommes ? leur dit Tshakapesh. Rien ne vous empêchera de continuer à jouer à la balle. Vous prenez-vous pour des femmes ? » Tshakapesh dut tordre le bras de sa prise, sans quoi il n'aurait jamais pu l'emmener. L'individu se plaignait de douleur. Ses compagnons finirent par se dire : « Il vaudrait mieux ne pas s'attaquer à lui. Ce doit être Tshakapesh. Il réussit sans difficulté tout ce qu'il entreprend. » Tshakapesh s'éloigna avec celui qu'il avait choisi. « Allons chez moi, lui dit-il. Tu épouseras ma sœur aînée. Elle est si seule. » Arrivé chez lui, il dit : « Ma sœur aînée, je t'amène un époux, toi qui t'ennuyais toujours. - Tu es sans doute allé voir ces gens, dit-elle. - Oui, répondit son cadet. Dorénavant, tu seras l'épouse de cet homme. Et moi qui étais toujours seul à chasser, j'aurai de la compagnie », ajouta-t-il. Ils restèrent encore longtemps en ce lieu, se nourrissant uniquement d'écureuil.

Un jour que Tshakapesh et son beau-frère étaient à chasser les écureuils, ils entendirent un bruit de balançoire. « Je me demande bien qui sont ces gens, dit Tshakapesh. Mieux vaut ne pas s'en approcher. Allons d'abord en parler à ma sœur aînée ; elle doit sûrement savoir qui sont ces gens. » De retour au campement, il dit : « Ma sœur aînée, nous avons entendu des bruits de balançoire. - Ne va pas là, lui dit-elle, cette balançoire se trouve juste au-dessus d'une chute. En bas, il y a une marmite pleine d'eau. Lorsqu'ils parviennent à convaincre quelqu'un de se balancer, ils coupent la corde de façon à ce que la personne se retrouve dans la marmite. » Tshakapesh déclara : « Ça suffit, ma sœur aînée, tu me fais peur. Cesse de m'assommer avec cette histoire ! Regarde-nous aller. » Ils partirent dans une autre direction. Mais Tshakapesh avait pris soin de cacher sous ses aisselles, pour ne pas éveiller les soupçons de sa sœur, des plumes d'oiseau des neiges ainsi qu'un petit contenant rempli de graisse. « Allons voir ce qu'ils font », dit-il à son partenaire. Ils se dirigèrent donc vers les gens à la balançoire. juste avant d'arriver, Tshakapesh dit à son compagnon : « Maintenant nous approchons. Quand ils nous inviteront à faire l'essai de leur balançoire, c'est moi qui irai. Ne me quitte pas des yeux. Dès qu'ils auront coupé la corde, je tomberai dans leur marmite. Ensuite, tu surveilleras attentivement l'arrivée de mes plumes d'oiseau des neiges ; sous l'effet de la chaleur, l'eau bouillante les fera remonter à la surface. À ce moment-là, tu les prieras de s'approcher, car la graisse ne tardera pas à flotter elle aussi. C'est alors que j'ouvrirai le contenant de graisse. » Quand Tshakapesh eut terminé ses instructions, ils étaient rendus chez les gens. « Voici des visiteurs, venez donc essayer notre balançoire ! dit l'un d'eux. - Comment accepter votre invitation, dit Tshakapesh, nous n'avons jamais vu quelqu'un se servir d'un tel appareil. » Quelqu'un fit la suggestion suivante : « Regardez bien, nous allons vous faire une démonstration. » L'un d'eux commença alors à se balancer au-dessus des chutes. Placées de chaque côté, deux personnes repoussaient la balançoire, dont les mouvements étaient de plus en plus rapides. « Ça ira ? demanda-t-on aux visiteurs. - Oui, répondit Tshakapesh. Mais je ne le ferai qu'une seule fois. » Puis il s'installa sur la balançoire. Lorsque les mouvements de celle-ci devinrent rapides, quelqu'un coupa la corde et Tshakapesh se retrouva dans la marmite. Les gens accoururent pour voir leur prise, et le beau-frère de Tshakapesh se mit à surveiller la remontée des plumes. Dès qu'il les aperçut, il cria : « Approchez-vous, car la graisse est sur le point de remonter à la surface. Vous n'aurez alors qu'à vous servir. » Tous vinrent s'asseoir autour de la marmite. C'est à ce moment-là que Tshakapesh libéra la graisse, qui ne tarda pas à flotter à la surface. L'instant d'après, Tshakqpesh bondissait hors de la marmite en la renversant sur les gens, qui furent alors ébouillantés. Après quoi, Tshakapesh grimpa sur une petite colline des environs, où il commença à se débarrasser de sa fourrure. Il s'épila tout le corps, à l'exception des cheveux, des sourcils et des cils. « Quand les nouveaux humains naîtront, décréta-t-il, ils n'auront que des cheveux. C'est ainsi qu'ils seront. » À l'origine, les hommes devaient être entièrement recouverts de poils. Tshakapesh dit ensuite à son beau-frère : « Rentrons chez nous. » Maintenant qu'il était nu, il avait froid. En arrivant chez lui, il dit :  Ma sœur aînée, nous avons fait de la balançoire, et ils nous ont mis à bouillir dans l'eau. - Mais pourquoi y être allé ? leur reprocha-t-elle. - Pour leur rendre visite. Mais comme ils nous ont offert d'essayer leur balançoire, j'ai accepté. Alors, ils ont coupé la corde, et je me suis retrouvé dans la marmite. » Il était maintenant complètement nu, sauf la tête, le dessus des yeux et la frange des paupières. On lui fabriqua des vêtements. Tshakapesh repartit à la chasse, après avoir demandé à son beau-frère de ne pas l'accompagner. « Cette fois, j'irai seul », lui dit-il.

7

Il partit donc chasser seul. Soudain, voyant un écureuil grimper dans une épinette blanche, il lui décocha une flèche et le rata. De plus, sa flèche resta accrochée à l'arbre. Il grimpa pour la récupérer. Ayant atteint sa flèche, il souffla sur l'arbre. Il entendit aussitôt le sifflement de l'écureuil poursuivant son ascension. Puis, le silence. « Je me demande bien comment c'est là-haut », pensa-t-il. Il continua donc à grimper jusqu'à ce qu'il rejoigne à nouveau l'écureuil. Il souffla encore sur l'arbre et entendit l'écureuil monter encore en sifflant. Puis, à nouveau le silence. Sa curiosité s'aiguisant de plus en plus, il poursuivit sa montée. Ayant atteint l'endroit où l'écureuil s'était arrêté, il souffla une troisième fois, tant sur l'épinette blanche que sur l'animal. Tendant l'oreille à nouveau, il perçut encore le bruit que faisait l'écureuil en sautant de branche en branche. Puis, ce fut à nouveau le silence. « Je me demande bien comment c'est là-haut », pensait-il. Ainsi parvint-il à une terre qu'il n'avait jamais vue auparavant. Il y fit une tournée d'exploration et découvrit de très nombreuses traces fraîches. Des pistes d'écureuil bien battues allaient dans toutes les directions. En revenant sur ses pas, il constata qu'on venait tout juste de suivre ses traces. Pour savoir de qui il s'agissait, il tendit un collet et s'éloigna de la piste. Soudain, ce fut l'obscurité totale. « Que se passe-t-il ? Ah ! ce doit être mon collet. » Il courut à ce dernier et y trouva le soleil se débattant pour se libérer du piège. Il lança un écureuil chargé de rompre le collet pour permettre à l'astre de reprendre sa course. Mais l'écureuil ne réussit qu'à faire roussir sa fourrure. Il lança alors une souris, et sans doute d'autres petits mammifères, mais sans plus de succès. Il ne restait que la musaraigne masquée. Il la lança ; elle réussit à rompre le collet, libérant ainsi le soleil. « Ouf ! se dit Tshakapesh, j'ai presque tué l'univers. » Il descendit ensuite chez les siens en se disant : « C'est là que nous allons demeurer. Il y a tout plein d'écureuils. » De retour chez lui, il déclara : « Ma sœur aînée, j'ai trouvé là-haut un magnifique territoire. Nous irons y vivre. » Le lendemain, tous se retrouvèrent au pied de l'épinette blanche. Tshakapesh leur dit qu'il y avait là-haut abondance d'écureuils. Le beau-frère grimpa le premier, suivi de l'épouse de Tshakapesh. La sœur de Tshakapesh vint la troisième. Et ce dernier ferma la marche. C'est lui qui avait établi cet ordre, sous prétexte qu'il verrait à les attraper au vol s'ils étaient pris de vertige. Ce qui se produisit effectivement. Rendu là-haut, Tshakapesh s'interrogea un moment sur ce qu'il devait faire de l'épinette blanche que son souffle avait fait croître. « Lorsque les humains de l'avenir passeront près d'un tel arbre, la tentation d'y grimper sera y trop forte », se dit-il. Il souffla alors sur l'arbre, qui retrouva aussitôt sa taille initiale. Puis il déclara ce qui suit : « Allez occuper les places qui seront désormais les vôtres. Moi, je resterai sur la lune. » Il décréta également que son beau-frère se tiendrait sur l'étoile du matin. Nous ignorons toujours où se trouvent sa sœur et son épouse.


1. Un ursidé probablement imaginaire dont la force aurait dépassé celle des espèces connues.
2. C'est vers l'âge de cinq ans que les garçonnets agissent ainsi.
3. Le narrateur voyait là une espèce d'ursidé à poils longs.
4. « Ces lichens qui pendent comme des chevelures aux branches des conifères », écrivait le botaniste Jacques Rousseau (1952, p. 199).
5. Règle de partage du gibier inaugurée après l'arrivée des commerçants de fourrure européens.
6. Ce terme désigne des êtres vivants autres qu'humains.


* Ces récits ont été contés à Monsieur Rémi Savard par des conteurs ou des conteuses innus. || Les quatre récits de « La forêt vive » furent enregistrés en langue innue par l'auteur au cours de l'été 1970, à Unaman-shipit (La Romaine), sur la Basse-Côte-Nord du golfe du Saint-Laurent. 
** © M Rémi Savard nous a accordé le 4 mai 2012 son autorisation de diffuser les contes, dans ses écrits, sur touslescontes.com.

* © Ce conte est soumis à des droits d'auteurs exclusifs au créateur ou au titulaire attitré et ne peut pas être reproduit d'aucune manière sans une autorisation formelle autorisée. Veuillez contacter l'auteur pour plus d'information.

- FIN -

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