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Synopsis du conte... || Ce conte fait ± 8½ pages (24993 caractères)
Pays ou culture du conte : Canada.

Recueil : La forêt vive. Récits fondateurs du peuple insu

2. L'enfant abandonné : l'origine de l'été

Rémi Savard (1934-20..)

« Abandonnons notre fils, dit-elle à son mari, abandonnons-le. » Tôt le lendemain, avec l'aide de sa femme, il chargea son traîneau. « Maman, mets-moi mes chaussettes ! dit l'enfant. - Attends un peu, répondit la femme, je vais d'abord charger mon traîneau. » Quand elle eut terminé, l'enfant répéta sa demande : « Maman, mes chaussettes ! - Mais attends donc que j'aie chaussé mes raquettes, lança-t-elle. Lorsqu'il vit sa mère marcher en raquettes, il revint à la charge : « Mes chaussettes, mes chaussettes, maman ! - Laisse-moi vérifier si la charge est bien équilibrée, je reviendrai ensuite te mettre tes chaussettes », lui dit-elle. Elle s'éloigna en tirant son traîneau, mais ne revint pas. L'enfant courut derrière elle en criant : « Maman, maman, tu m'abandonnes ! » Mais elle continua à s'éloigner sans tenir compte de ses appels. Comme il commençait à geler des pieds, il retourna au rivage en courant et se mit à pleurer.

Son grand-père, Mistapeu 1, l'entendit et accourut vers lui. En l'apercevant, l'enfant, terrorisé, cria : « Maman, Atshen2 arrive ! » Mistapeu eut cette remarque : « C'est plutôt ta mère qui est une Atshen, elle qui t'a abandonné. » « Pourquoi ont-ils fait ça ?, demanda-t-il à l'enfant. - Parce que j'avais des poux, répondit celui-ci. - La belle excuse que voilà ! », déclara Mistapeu en s'employant à épouiller le petit. Il extermina tous les poux que portait l'enfant, à l'exception de cinq : un mâle, une femelle, un jeune, un plus jeune que le précédent et enfin une lente. « Quand les humains voyageront au printemps, l'épouillage leur tiendra lieu de passe-temps3 », dit-il. Après quoi, il mit son petit-fils dans une de ses4 mitaines et partit dans cette direction.

Après avoir marché un certain temps, ils aperçurent un très jeune porc-épic. « Grand-père, tue-le et je le ferai rôtir, dit l'enfant. - Pas celui-là, répondit Mistapeu, la cendre colle trop sur les jeunes comme lui5. Nous en verrons d'autres. » Plus loin, ils en rencontrèrent effectivement un autre. Sans être à pleine maturité, il était moins jeune que le premier. « Celui-là, nous le prendrons », dit Mistapeu. Il le tua sur-le-champ. Le soir venu, il le fit rôtir en le suspendant à une corde devant un feu6. « Tu en mangeras lorsqu'il sera cuit », dit-il au petit. La cuisson terminée, l'enfant s'apprêta à manger et demanda à son grand-père quel morceau de viande il souhaitait avoir. « Aucun, répondit Mistapeu. Quelle que soit la partie de l'animal que je mangerais maintenant, elle n'aurait plus aucune saveur pour les humains de l'avenir. Alors, je me contenterai des poumons7. » Après avoir mangé, ils continuèrent leur route dans la même direction. Plus tard, ils iraient ailleurs8. « N'allons pas par là. Ce n'est pas par là que sont les gens, dit Mistapeu. Pour l'instant, nous allons retrouver ta mère. »

Lorsqu'ils furent rendus au campement de ses parents, l'enfant courut dans leur tente, tandis que Mistapeu attendit à l'extérieur, assis sur le tas de bois de chauffage. En voyant entrer leur enfant, l'homme dit à sa femme : « Regarde, notre fils est de retour ! » Et il demanda à ce dernier qui avait bien pu le ramener. « C'est mon grand-père Mistapeu. Regarde, il est dehors », répondit l'enfant. Le père écarta un peu la toile de tente et aperçut Mistapeu assis sur la pile de bois. « Mais ce personnage couvert de fourrure, c'est un Atshen ! », s'exclama le père. Ce à quoi Mistapeu rétorqua :  C'est plutôt toi l'Atshen, n'as-tu pas abandonné ton enfant ? Occupe-toi plutôt d'agrandir ta tente pour que je puisse y tenir. » Lorsque la tente fut plus grande, Mistapeu y entra, s'assit et ne se leva plus. Quant à son petit-fils, il fut ensuite de toutes les expéditions de chasse au caribou. Avant de quitter le campement avec les chasseurs, il ne manquait jamais de demander à son grand-père quel morceau de viande il souhaitait qu'on lui rapportât. « Les poumons », répondait toujours Mistapeu. Et ainsi, quand la chasse avait été bonne, l'enfant lui rapportait les poumons demandés. Au retour, pendant qu'il enlevait ses raquettes devant la tente, il était tout fier de lui annoncer qu'il en avait pour lui. Mistapeu ne mettait rien d'autre que des poumons sur son bâton à rôtir. « Si je mangeais la viande maintenant, répétait-il, les hommes de l'avenir n'y trouveraient aucune saveur agréable. »

Un jour que tous les chasseurs étaient ainsi partis au caribou, laissant comme toujours Mistapeu au campement avec la mère de l'enfant, celle-ci commença à se poser des questions au sujet de cet étrange visiteur. Sans prononcer la moindre parole, elle pensa : « Pourquoi reste-t-il constamment recroquevillé dans son trou ? On dirait qu'il est assis dans un nid. Il ne met jamais le nez dehors. Je me demande bien comment il s'arrange avec ses excréments. » Elle ignorait que Mistapeu pouvait connaître les pensées des gens. « Je sais à quoi tu penses, dit Mistapeu à cette femme. C'est pourquoi j'ai décidé de partir. Mais écoute bien ce que je vais te dire : quand l'enfant reviendra, vous serez incapables de l'arrêter de pleurer. »

À son retour, comme il le faisait toujours avant d'entrer, l'enfant cria : « Voici tes poumons, grand-père ! » Mais il n'y avait plus personne pour les prendre. « Où est mon grand-père ? Serait-il parti ? - Oui, répondit sa mère. - Alors, je vais le rejoindre. » On tenta en vain de le retenir, mais il leur échappa et rejoignit Mistapeu. Celui-ci le prit dans sa main, le monta à la hauteur de son visage et souffla sur lui. Porté par le souffle de son grand-père, le petit vint tomber au milieu de la tente de ses parents et fondit en larmes. « Que faudrait-il qu'on te donne pour que tu cesses de pleurer ? lui demandèrent-ils. - J'aimerais bien chasser les petits oiseaux de l'été9. - Bon ! Nous irons les chercher dès demain. Mais tu nous en demandes beaucoup ». dirent-ils. Il faut savoir que la chose avait déjà été tentée sans succès.

Tôt le lendemain, ils se mirent en marche. Loutre était du groupe, Huard aussi. Comme d'ailleurs tous les animaux qu'on connaît maintenant. En cours de route, Loutre riait pour tout et pour rien ; le simple fait de tomber ou de s'accrocher les pieds sur quelque chose le faisait s'esclaffer. Ils finirent par arriver chez deux vieilles femmes, qui leur demandèrent où ils allaient ainsi. « Nous avons entendu parler d'un enfant qui pleurait sans cesse. S'agirait-il de cela ? dit l'une d'elles. - C'est bien ça. Nous allons lui chercher les étés, répondirent-ils. - Vous savez bien que vous n'êtes pas les premiers à tenter une telle aventure. Comment vous y prendrez-vous ? - Nous allons au moins essayer. Et si un jour la neige se met à fondre autour de chez vous, ce sera le signe que nous avons réussi. - Bon ! Sachez alors que votre prochaine rencontre sera avec Castor géant. On le dit généreux de sa graisse. Le problème est que, dès qu'il reviendra de sa cache à nourriture, il se mettra à péter au moindre de ses gestes. Et là, si vous riez de lui, il reprendra le tout et ira l'entreposer à nouveau à l'extérieur. - Dans ce cas, que faudra-t-il faire ? - Au moment où il ressortira, vous n'aurez qu'à couper la corde retenant le sac qu'il porte sur son dos. » Forts de ces conseils, ils reprirent la route.

Loutre continuait à pouffer de rire chaque fois qu'il trébuchait sur quelque obstacle de la route. Si bien que, sur le point d'arriver chez Castor, ses compagnons s'inquiétèrent : « Il va nous faire tout rater, celui-là. Pourquoi ne pas lui faire passer ses crises de fou rire ? » Ils se mirent alors à le chatouiller jusqu'à ce qu'il rie aux éclats, au point qu'il faillit en perdre le souffle. « Arrêtez, vous allez le faire mourir », dit quelqu'un. On le laissa alors en paix. Après ce traitement, il cessa de rire à propos de tout et de rien. Peu de temps après, ils arrivèrent chez Castor géant, qui les invita à entrer chez lui. Il alla chercher ce qu'il fallait pour nourrir ses visiteurs et revint avec de la graisse. Puis, il se mit à la déballer et à la tailler en morceaux. Chacun de ses gestes était automatiquement suivi d'un pet. Loutre n'en pouvait plus de se retenir. Inquiets, les autres s'efforçaient de le dissimuler derrière eux. Pour leur part, Caribou et Pékan aiguisaient leurs couteaux, tout en se tenant de chaque côté de la sortie. Quand Loutre éclata de rire, Castor remballa sa graisse, la remit dans son sac, porta celui-ci à son dos et se dirigea vers la porte. Avant de sortir de chez lui, il se trouva un instant coincé entre Caribou et Pékan, qui coupèrent la corde du sac et s'en emparèrent sans que Castor géant se rende compte de quoi que ce soit. « Nous allons chercher les oiseaux de l'été, lui dirent-ils. Si jamais la glace de ta rivière commence à tourner au jaune, tu pourras alors te dire que nous avons réussi. » À peine éloignés de la demeure de Castor, ils se partagèrent la graisse. « Loutre ! Combien en veux-tu ?, dirent-ils. - Comme la grosseur de ma tête. - C'est beaucoup trop pour quelqu'un qui a failli tout nous faire perdre. - Bon ! Alors, donnez-moi une portion de la grosseur d'une de mes pattes antérieures. » Comme celles-ci étaient plutôt courtes, on acquiesça à sa demande. Après ce repas de graisse, ils poursuivirent leur route.

Les vieilles femmes avaient dit qu'ils rencontreraient ensuite une certaine jambe droite. « Alors, que ferons-nous, rendus là ? », leur avaient-ils demandé. Elles avaient répondu : « Cette jambe aura les dimensions d'une falaise. Il faudra la frapper à coups de lance. Un tel obstacle n'a jamais pu être franchi. » Ils ne tardèrent pas à arriver à cet endroit, qu'on nommait Uepatautshihikat. Il s'agissait bien d'une jambe droite, qu'ils frappèrent à coups de lance, comme on le leur avait conseillé. Après un moment, l'être dont c'était la jambe se mit à bouger. le me demande bien où était le reste de son corps. On l'entendit dire : « Aïe ! Aïe ! Aïe ! Aïe ! Je vais libérer le passage, sans quoi l'enfant n'arrêtera pas de pleurer. » Je me demande encore comment cette personne avait pu apprendre que l'enfant pleurait. Ils étaient donc rendus à Uepatautshihikat, sous lequel il leur fallait maintenant passer. Ils commencèrent par enduire de graisse Renard blanc, pour qu'il creuse un tunnel. « En passant dans ce dernier, chacun devra l'élargir », leur avait-on dit. Ce qu'ils ne manquèrent pas de faire. De sorte qu'après y avoir tous passé, le tunnel était devenu beaucoup plus large. Ils poursuivirent ensuite leur route.

« Nous approchons maintenant de l'été », se disaient-ils les uns aux autres. Ils finirent par y arriver. « À quel endroit devrions-nous attendre le moment propice ? », demanda l'un d'eux. Après discussion, ils conclurent que l'important était d'être sous le vent. Comme le vent tourne souvent en soirée, ils s'installèrent dos au vent. La nuit venue, Rat musqué commença à nager silencieusement au fil de l'eau ; il faisait le guet au profit des gens de l'été. On les avait d'ailleurs prévenus de la chose10. « À ce moment-là, leur avait-on dit, il faudra cesser de parler pour éviter d'attirer son attention. » Mais, ce soir-là, le vent ne fit pas que tourner ; il tomba11. Soudain, ils aperçurent Rat musqué qui contournait en nageant une pointe de terre. On les avait prévenus que la moindre parole risquait de trahir leur présence. Ils pouvaient d'ailleurs très bien le voir prêter l’oreille tout en nageant lentement. Ce qui n'empêcha pas l'un d'eux d'échapper imprudemment les mots : « Le maudit Rat musqué contourne la pointe là-bas. » Aussitôt la sentinelle s'écria : « Tiens ! Voilà des gens, je les ai bel et bien entendus. Allons prévenir les autres. » Quelqu'un dit à celui qui avait parlé : « Pourquoi as-tu fait ça ? » Rat musqué l'entendit aussi et réagit en disant : « Ah ! Ah ! j'avais donc raison ! Je vais avertir les miens qu'il y a des gens. » Alors, tentant le tout pour le tout, ils s'adressèrent ouvertement à lui en disant : « Rat musqué, si tu ne dis rien, nous te donnerons de la graisse pour manger ; il y a un enfant qui ne cesse de pleurer. - Je ne m'étais donc pas trompé. Des gens sont bel et bien cachés là. je vais rapidement faire rapport. » Les autres insistèrent : « Approche, viens manger la graisse que nous t'offrons. » Et joignant le geste à la parole, ils lancèrent des petits morceaux de graisse sur l'eau. Rat musqué plongea, refit surface sous chacun d'eux et les mangea. « Ne te lèche pas les pattes ainsi, sans quoi tes griffes deviendront toutes blanches, dirent-ils. - Ah bon ! Alors, tant pis, c'est déjà fait. Bah ! Je leur dirai que c'est à cause de certaines algues que j'ai trouvées là où la rivière s'élargit. Je leur raconterai qu'elles étaient bien grasses et que c'était la première fois que j'allais là-bas. - Très bien ! dirent-ils. Mais pas un mot à notre sujet. Si nous réussissons, l'hiver ne sera plus ce qu'il est. - Entendu, dit Rat musqué. - Bon ! Alors, parle-nous d'eux, maintenant. Le soir venu, que font-ils ? - Ils dansent et le lendemain, forcément, ils se réveillent tard. Ce sont alors deux vieilles qui se chargent de faire le guet. - Parfait. Et où gardent-ils les étés ? - Dans un sac placé au fond de la tente. - Parfait. Alors, à l'aube, tu emporteras un tronc d'arbre sur la rivière. Veille bien à ce que les branches ne soient pas toutes sous l'eau, afin que les vieilles croient apercevoir un panache d'orignal. Tu nageras ainsi au fil de l'eau jusqu'à l'endroit où leurs canots sont montés sur le rivage. Tu perforeras ces canots. Ensuite, tu rongeras presque complètement les avirons. - Compris. Je ferai tout ce que vous m'avez demandé », promit Rat musqué.

Durant la soirée, comme ce dernier l'avait dit, on dansa chez les gens d'été. Lors des pauses, les danseurs en profitaient pour vérifier l'intérieur des parois de la tente en s'éclairant d'une torche. C'est parce qu'ils vivaient constamment dans la crainte qu'on les épiait de l'extérieur. Effectivement, les gens d'hiver avaient décidé d'envoyer un des leurs en éclaireur. Cette mission avait été confiée à Hibou des marais, dont le vol est silencieux. Il était justement en train de les observer à travers un trou dans la paroi de la tente lorsque, de l'intérieur, on découvrit quelque chose qui traversait cette paroi. « Brûle donc ça ! », dirent-ils à celui qui tenait la torche. C'était le bec de Hibou des marais. La chaleur le fit blanchir. Pendant que les gens couraient à l'extérieur pour attraper celui qu'ils venaient de prendre en flagrant délit d'espionnage, Hibou des marais remplaça son bec par une petite branche et s'envola. « Ah ! Ce n'était donc qu'une branche », conclurent-ils.

À l'aube, pendant que les fêtards faisaient la grasse matinée, les assaillants surveillaient la suite des événements. Tel qu'on le lui avait demandé, Rat musqué fit des trous au fond des canots et sectionna les avirons. Et dès que le soleil s'éleva au-dessus de l'horizon, il traversa à la nage en poussant un tronc d'arbre. La première fois, personne ne le vit. Quand il repassa, les deux vieilles l'aperçurent et s'écrièrent : « Votre grand-père12 traverse à la nage ! » Réveillés par ces cris, les gens accoururent au rivage et sautèrent dans leurs canots. Plusieurs coulèrent. D'autres se retrouvèrent sans aviron. Seuls Poisson blanc et Carpe noire avaient été laissés au campement. Les assaillants se saisirent d'eux et leur obstruèrent la bouche avec de la résine pour les empêcher d'alerter les autres. Ils prirent ensuite le sac contenant les oiseaux d'été. Après l'avoir confié aux plus rapides d'entre eux, soit Caribou et Pékan, ils s'enfuirent dans la direction d'où ils étaient venus.

Poisson blanc et Carpe noire utilisèrent un bâton à rôtir pour perforer la résine et pouvoir crier : « Ils vous ont volé l'été ! » À ces mots, les autres s'élancèrent à la poursuite des voleurs et rejoignirent assez rapidement Huard.   En voilà un, dirent-ils. Marchez-lui sur l'arrière-train ! » C'est pourquoi les huards ont comme les hanches écrasées. Continuant leur poursuite, ils en rejoignirent un second. « C'est Loutre ! Marchons-lui dessus lui aussi, se dirent-ils. Et ils lui passèrent non seulement sur le corps, mais également sur la tête. Voyant cela, Pékan dit à ses collègues : « Prenez de l'avance. Moi, je vais les retenir. » Il grimpa dans une épinette blanche. En l'apercevant, les poursuivants se réjouirent : « Nous en avons rejoint un troisième, et non des moindres ; il passe pour le plus rapide de tous ! Il est là dans l'arbre. Mais où est donc passé notre meilleur archer, Poisson blanc ? » Ce dernier était encore loin derrière. Il fallut l'attendre. Et lorsqu'il arriva, les autres le pressèrent d'abattre Pékan. « Je ne le tuerai pas, je me contenterai de lui viser la queue », dit Poisson blanc. Sa flèche atteignit effectivement l'extrémité de la queue de Pékan. En se disant qu'il n'avait pas à s'en faire pour si peu, ce dernier descendit de l'arbre en contournant le tronc. Et comme il s'apprêtait à toucher le sol, quelqu'un proposa de le laisser en paix « Non. Il faut le frapper, reprirent les autres. Encerclons l'arbre pour l'empêcher de s'échapper. » Ils entourèrent l'arbre avant qu'il n'atteigne le sol. Mais il fit un bond et disparut en un éclair.

Ils continuèrent ensuite à poursuivre les fuyards, qui avaient profité de la stratégie de Pékan pour prendre une bonne avance. Arrivés de l'autre côté de la montagne, ils les entendirent au loin qui s'éloignaient et comprirent qu'ils ne les rattraperaient jamais. « Essayons plutôt de nous entendre avec eux », se dirent-ils. Faisant alors appel à tout ce qu'ils avaient de souffle, ils crièrent : « Et si l'hiver et l'été changeaient tour à tour de place13 ! » Les fuyards acceptèrent la proposition, ouvrirent le sac et libérèrent les oiseaux d'été. La neige se mit aussitôt à fondre sous l'effet des rayons du soleil. Déjà, les oiseaux étaient partout. Alors, l'enfant se fabriqua un arc et des flèches, puis commença à s'adonner à ses petites chasses.

Quant à ceux qui avaient accepté l'alternance des saisons, il leur restait à régler une importante question : combien devrait-il y avoir de lunes par hiver ? Interrogé à ce sujet, Caribou proposa ce qui suit : « Autant qu'il y a de poils entre mes doigts de pied. » On fit valoir que l'accumulation de neige au cours d'hivers si longs l'empêcherait d'atteindre sa nourriture au sol14. On se tourna ensuite vers Castor, dont la proposition fut la suivante : « Autant qu'il y a de rainures sur ma queue. - Réfléchis un peu, lui dit-on. Avec des hivers aussi longs, tes tunnels finiraient par s'englacer. » Enfin, on demanda l'avis de Geai gris, qui répondit : « Autant que j'ai de poils sur mon corps. - Les petites branches sèches que tu manges ne résisteraient pas aux rafales de vent d'hivers aussi longs. Tu finirais par manquer de nourriture, lui dit-on. - Vous avez bien raison », dit Geai gris. À ce moment précis de la discussion, Pic maculé sentit le besoin de s'étirer les pattes. Ce qui lui permit de constater qu'il avait six doigts de pied ! Alors, sans même attendre qu'on lui demande son avis, il déclara : « Selon moi, il devrait y en avoir six. » Et c'est effectivement le nombre de lunes que comptent nos hivers15. Ils s'étaient donc inspirés des pattes du pic.

Puis, ils repassèrent chez les deux vieilles rencontrées à l'aller. L'une d'elles demanda à sa copine de lui apporter un peu de neige pour la faire fondre sur le feu16. Elle sortit et commença à chercher la neige à tâtons. Ses yeux n'étaient plus très bons. Elle revint alors en disant : « Ma bonne amie, il n'y en a plus. Nos petits-fils ont dû réussir leur coup ! » Cette nouvelle les rendit si heureuses qu'elles se mirent à chanter ce qui suit : « L'été, l'été, l'été, ils l'ont emporté, ils l'ont emporté ! » Les visiteurs sentirent alors qu'ils devaient être plus précis au sujet du résultat de leur expédition : « Ce qui a été établi, c'est que l'été et l'hiver alterneraient. » À ces mots, les deux vielles femmes s'étendirent et moururent.

Quant à l'enfant, il attachait ensemble les oiseaux qu'il avait déjà tués. Il en avait tellement que ceux qui lui avaient échappé finirent par se dire : « Plusieurs d'entre nous sont morts. Nous devrions lui offrir de se joindre à nous. Chacun pourrait lui donner quelques poils et quelques plumes. » Les oiseaux allèrent le trouver et lui dirent : « Pourquoi ne pas devenir l'un des nôtres ? Tu as déjà tué plusieurs d'entre nous. Chacun est prêt à te donner de ses poils. - J'accepte votre offre », répondit l'enfant.

Depuis lors, il manque à l'appel. Avant de prendre son envol, il avait déposé son arc et ses flèches. C'est lui qu'on appelle kâuituâssakuanishkueishit17. Les rayures qu'il a sur le front lui font comme un chapeau. On dit que c'est l'enfant de cette histoire. Il se joignit donc aux oiseaux. Les gens le cherchèrent, mais ne trouvèrent que son arc, ses flèches et ses oiseaux morts attachés ensemble à la façon dont nous le faisons maintenant, quand nous revenons de la chasse aux gibiers d'eau. Voilà donc comment les oiseaux en arrivèrent à l'inviter à se joindre à eux. Il était devenu l'un d'entre eux.


1. Gigantesque et couvert d'une toison, il est ici le pourvoyeur de gibier pour les chasseurs. Selon une version recueillie àPakua-shipit en 1971, Mistapeu arriva lorsque le soleil fut rendu assez haut dans le ciel (Savard, 1979, p. 44).
2. Entité imaginaire, gigantesque et velue comme Mistapeu, mais dont elle se distingue radicalement puisqu'elle se nourrit d'humains.
3. Au printemps, quand le dégel immobilise les gens pendant plusieurs jours, ils en profitent pour s'épouiller.
4. Ce détail visuel est malheureusement perdu.
5. Le conteur fait ici allusion à la technique consistant, avant de faire cuire le porc-épic, à le débarrasser de ses piquants en le roulant rapidement dans une flamme vive.
6. Technique de cuisson : le porc-épic est fixé à une des extrémités d'une corde, l'autre étant reliée au bout d'un bâton fiché en terre près d'un feu, avec un angle de 45 degrés. Tortillée de temps à autre, la corde se déroule lentement en faisant tourner la pièce de viande.
7. Mistapeu ne veut pas priver les futurs humains d'une partie du gibier dont il prévoit qu'ils seront friands.
8. Mistapeu évoque sans doute la fin du récit, alors que cet enfant quittera définitivement ses parents pour aller le retrouver.
9. Jeu favori des garçonnets, comme le récit de Tshakapesh nous l'a appris.
10. Sans doute les deux vieilles rencontrées peu après le départ de l'expédition.
11.  La situation devenant plus délicate que prévu, le silence était donc d'autant plus important.
12. La perception visuelle de ces deux vieilles n'était sans doute plus très bonne, puisqu'elles crurent effectivement voir passer un orignal. Leur élocution n'étant également plus ce qu'elle avait été, on les entendit crier : « Votre grand-père traverse à la nage », alors qu'elles disaient sans doute : « Votre orignal traverse à la nage. » Les deux énoncés sont presque identiques en innu.
13.  « Tsheka mamishkutshipanu eshpa nipan makpipun ! », soit mamishkut, « tour à tour », et mishkutshipanu, « quelque chose change de place » (Drapeau, 1991).
14. Le caribou se nourrit de lichen.
15. Nous verrons plus loin que, à un premier niveau, la distinction hiver-été épuise la totalité de l'année lunaire.
16. En vue de préparer à boire ou à manger pour les visiteurs.
17. Le nom de cette espèce renverrait directement à ce récit. Un auteur analyse ainsi ce terme : « "le petit bonnet de bébé" ; kâ : "celui qui" (préverbe), + -u- : "son, sa ; le, la... de quelqu'un, d'un animal" (préfixe possessif défini ou indéfini), + -t- : les préfixes ajoutent "t" devant une voyelle, + -uâss- : "bébé", +   -akuanishkue- : "bonnet"  + ishi- : diminutif, + -t : 3.s./ conj. » (Clément, 1995, p. 536). Sur cette base, Clément proposait l'identification suivante : pinson à gorge blanche (Zonotrichia albicollis), pinson à couronne blanche (Zonotrichia leucophrys) ou roitelet à couronne dorée (Regulus satrapa).

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- FIN -

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