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Synopsis du conte... || Ce conte fait ± 9¾ pages (27944 caractères)
Pays ou culture du conte : France.

Recueil : Contes de Saint-Santin

03 - La foire de la Brière

Charles-Philippe de Chennevières-Pointel (1820-1899)

LE 4 juillet, fête de la Translation de saint Martin, il s’est trouvé que le même jour, jour de grande chaleur, en vérité, il y avait première communion à Bellesme, et foire à la Brière. Le petit gars Guillot, l’enfant du pauvre faiseur de balais de la Croix-Blanche, était l’un des communiants. C’est lui qui avait récité, et sans broncher, l’Acte de Bon Propos.

Il était venu après la messe nous apporter l’entame de son pain bénit, en remercîment de la casquette neuve qu’on lui avait donnée. Il était flambant neuf, et rayonnait de contentement, comme si la sainte Hostie lui sortait par tous les pores. Après le dîner, et les vêpres, et le renouvellement des voeux du baptême, et la procession à la chapelle de l’Hospice et à celle de Saint-Santin, où il tenait l’un des cordons de la bannière et chantait à tue-tête les cantiques : Bravons les Enfers, et Jésus paraît en vainqueur, et Du Roi des rois je suis le tabernacle, et tout cela si faux que les chiens hurlaient rien que de l’entendre, ses parents l’emmenèrent, avant l’heure du souper, à la foire de la Brière. Jamais la foire n’avait été si belle ni si fournie ; dès le matin, on avait vendu les bêtes de boucherie ; après midi les bêtes de labour et les chevaux, dont il y avait si grande foison qu’on ne savait où les faire courir, et qu’on les essayait jusque dans la forêt, sur la route de Chesnegalon. A droite du Quinconce, en avant des maisons, on trouvait, comme chaque année, les attablées de buveurs, et les boutiques de couteaux et de faïences coloriées, et de jouets, et sous son grand parapluie rouge le crieur d’étoffes, et la lanterne magique du siége de Sébastopol, et la somnambule qui disait aux gars de village s’ils tireraient un bon numéro. L’oncle du petit gars était là aussi, qui vendait aux marchands de chevaux des bâtons et des manches de fouet ; car toute cette pauvre famille vit, tu sais bien, de la forêt, et il lui donna la plus fine houssine de son paquet, en lui disant : Tiens, Pierre, voilà mon cadeau ; avec cela et de l’honnêteté, tu peux faire ton chemin et passer partout ; et prends-le toujours par le bon bout, mon garçon.

Le père Guillot avait une si grosse soif, tant le soleil lui avait échauffé le palais, qu’il ne put résister à l’envie de s’asseoir au bout d’une des tables où se pressaient les avaleurs de cidre ; mais, d’autre part, il se sentait bien fier d’avoir, ce jour-là, un saint dans sa maisonnée, ce qui ne lui arrivait point toutes les semaines, et, par respect, de peur de boire devant lui un coup de trop, il lui dit : Va-t’en donc voir, mon gars Pierre, pendant que nous allons nous reposer là une heure avec les amis, va-t’en voir, en suivant la lisière de la forêt, si la bruyère a poussé du côté du Carrouge et s’il fera bon par là dans quelques mois pour les balais.

– Et prends garde, lui dit sa mère, de verdir ta belle culotte et la belle écharpe que tu as au bras.

Pierre Guillot quitta donc la foire, en traversant ce qui restait encore, pêle-mêle, de bidets, de vaches et d’ânons ; il sauta le fossé et entra lestement dans la forêt, tirant vers la gauche, par la grande futaie de vieux hêtres. Il la connaissait presque aussi bien que son père, la forêt. Mais jamais il n’y était entré sans une espèce de tremblement, car son père et lui, les pauvres, n’y pénétraient guère, jusqu’à la veille, qu’avec idée de fraude et de contravention, et ils ne touchaient guère à une branche de houx, ni à un pied de fouteau, qu’en regardant autour d’eux pour voir si les gardes et les gendarmes n’étaient point là de l’autre côté du fourré. Cette fois, Pierre se voyait tout libre et net par l’absolution de M. le curé ; son écharpe faisait son coeur blanc comme neige et insensible à toute crainte. Le bon Dieu, entré par ses lèvres, lui courait dans tout le sang. Il avait encore la mémoire fraîche d’avoir chanté, dans ses Complies, les versets du psaume : Je te délivrerai parce que tu as espéré en moi et que tu as connu mon nom ; tu marcheras sur l’aspic et le basilic, et tu fouleras aux pieds le lion et le dragon.

Après avoir fait craquer sous ses souliers neufs et agité de sa houssine les feuilles sèches de l’hiver passé, il tourna toujours vers la gauche par la clairière déserte où les grands chênes commençaient à se mêler aux hêtres, et d’où l’on voyait, à travers les branchages, les mulons des verts prés qui entourent Saint-Martin et les coteaux qui remontent vers la ville. Il n’avait pas fait trois cents pas dans ce chemin roide et serpentant, entrecoupé de racines et de cailloux, qui descend vers le fond, quand il aperçut, trottant devant lui, un petit être habillé juste comme les pantins de la foire, et si petit, si petit, qu’il crut d’abord que c’était un nain faisant des tours, comme il en vient quelquefois dans nos assemblées : un plumet rouge à sa casquette, une veste rouge garnie d’épaulettes, et une culotte qui, ma foi, n’était point de ces plus propres. Pierre s’imagina que le petit bonhomme s’était égaré dans le bois, et courut après lui pour le remettre en bon chemin ; mais aussitôt l’autre se sauva plus fort, et tout à coup, se voyant serré de près, se mit à grimper à un vieux chêne, par la mousse et les menues branches, juste de la même façon qu’eût fait le plus leste des écureuils de la forêt. Pierre fut bien ébahi, comme on pense, et en regardant les grimaces que lui faisait de là-haut le monseigneur barbu, commença à croire qu’il pourrait bien avoir affaire à un singe, d’après ce qu’on lui avait rapporté de ces bêtes-là, car il n’en avait point vu de ses yeux, et les gens de la Croix-Blanche n’ont pas tous le moyen d’aller à Paris se promener au Jardin des Plantes. Pierre l’appela et lui fit des signes, et voyant qu’il ne faisait point mine de descendre, il tira du fond de sa poche quelques miettes de son pain bénit du matin. A la vue des miettes blanches, aussi prestement qu’il était grimpé, notre animal dégringola, et de la première branche sauta sur l’épaule de Pierre, et avec ses petits doigts noirs il commença à cueillir dans la main de Guillot une miette et puis une autre, et cela si brusquement et en le dévisageant avec tant d’effronterie, qu’un autre moins sûr que le gars de la force du bon Dieu n’eût jamais osé, comme il fit, happer ce vilain camarade par la ceinture de sa culotte. Mais la bête, qui avait apparemment l’habitude d’être tenue par là, n’y fit point de résistance, et Pierre s’apprêtait à la ramener à la foire, où il pensait qu’était son maître, quand, en se baissant pour ramasser sa houssine, il lâcha par mégarde monsieur le singe, qui se remit à trotter, mais sans presse, devant lui, en tournant le dos, vous m’entendez bien, à la Brière, tant ces bêtes-là ont de malice. Comme le gars Pierre redevalait donc de nouveau à sa poursuite le sentier qui tombe dans le chemin du prieuré de Saint-Martin, il entendit au haut d’un hêtre un grognement qui lui fit lever la tête, car il ne se rappelait point en avoir jamais entendu un semblable.

– Qu’est-ce que ce gros charbonnier velu ? pensa-t-il, et pourquoi me fait-il des signes avec sa grosse main noire et en hochant sa vilaine mine pointue ? Si mon oncle, le crépu, n’était pas à la foire, je croirais que c’est lui qui me jette des vieilles faînes par moquerie, et qui, par son geste, voudrait me faire peur des gendarmes ; mais aujourd’hui je n’ai peur de rien, ni des gendarmes, ni du diable, ni du loup, ni du commissaire. – Ohé ! ohé ! mon bonhomme, cria-t-il en cinglant l’arbre de sa houssine, vous ne faites point de la bonne besogne là-haut, m’est avis ; descendez vite, M. le commissaire n’est pas loin : je viens de le voir flânant sous les arbres, auprès des barrières de la foire, et s’il s’écartait par ici, il pourrait vous dresser un bon procès-verbal.

Au cinglement de la houssine, commença à descendre à reculons et en se balançant, des hautes branches du hêtre, un bel ours tout noir, car c’en était un ; mais le gars Guillot n’en fut pas plus troublé que ne l’eût été M. le curé portant le saint Sacrement, ou saint Antoine lui-même face à face d’un monstre de sa tentation. Dès que la grosse bête eut mis patte à terre, Pierre agita de nouveau sa houssine, et l’ours aussitôt, par je ne sais quelle habitude, se dressa debout et se mit à danser autour de lui une danse si comique, que le gars ne put s’empêcher d’en rire. En même temps, le singe, qui était bien aise, j’imagine, de retrouver une connaissance, se rapprocha au galop et s’élança sans façon à cheval sur les épaules de Martin-bâton. Pierre, pour s’assurer encore une fois que ces bêtes-là n’étaient point possédées du diable, tira de sa poche deux bouchées de pain bénit, et comme elles ne firent aucune difficulté de les avaler et même d’en redemander des yeux, il s’apprêtait à les chasser devant lui vers la foire, quand, à cinquante pas de là, toujours du côté de Saint-Martin, il entendit un rugissement si terrible, qu’il n’en eût pas fallu la moitié, ma chère, pour glacer la moelle de tes os.

Même les hommes les plus fermes eussent hésité à s’en aller au-devant d’une bête qui rugissait de la sorte avec une simple baguette de houx dans la main ; mais Pierre se disait : Tant que j’aurai au bras l’écharpe qui est signe devant tous les diables de mon état de grâce, je n’ai rien à craindre dans tout ce bas monde de Satan ni de ses aides, et pas une de leurs embûches ne prévaudra contre moi ; – et il marcha vers le rugissement, suivi, à trois pas en arrière et sans laisse, par les compagnons qu’il venait de racoler.

Au plus bas fond du ravin, là où la sente vient presque toucher la haie d’aunes qui sépare la forêt des prés, il y a, tu sais, une méchante mare à grenouilles toute remplie de roseaux, de moussailles et d’herbes vertes. Eh bien, justement, entre le bord de cette mare et la pente escarpée de la futaie, au beau milieu du sentier, étendus en travers, au plus chaud du soleil, se trouvaient deux animaux terribles : une panthère et un serpent, mais un serpent long comme d’ici là-bas, au moins dix ou douze pieds de la tête à la queue. A voir la façon dont ils se tiraillaient d’un air dolent, il était aisé de juger que l’affreux rugissement de tout à l’heure était plutôt bâillement d’ennui que cri de colère, et il n’était que trop clair que les féroces bêtes se plaignaient l’une à l’autre de leur sort présent.

– Hélas ! disait le serpent, quoiqu’il fasse assez tiède aujourd’hui, j’ai eu grand tort de quitter par ces vingt-cinq degrés de chaleur la bonne grosse couverture de laine sous les plis de laquelle on me tenait si douillettement. Et puis, j’ai l’estomac si vide, n’ayant gobé depuis douze heures que quelques piètres grenouilles, que je n’ai pas encore fait mon somme de digestion. Je n’ai pu fasciner qu’un ou deux pinsons morts de soif ; ni lièvres ni lapins ne foisonnent dans les broussailles ; pas le moindre serpent de ma famille ; on crève de faim et d’engourdissement dans ce pays-ci.

– Et moi aussi, disait la panthère, les frimas de cette province et la mousse humide de leur forêt m’ont tellement rouillé les vertèbres, que je ne me sens plus la moindre ardeur à la chasse. J’ai déjeuné ce matin de deux quartiers de renard et d’une poule échappée de la ferme voisine. J’entends depuis la pointe du jour, là-bas vers le levant, des moutons qui bêlent, des cochons qui grognent, des ânes qui braient, des vaches qui mugissent, des chevaux qui hennissent ; mais en même temps, de loin en loin, des cris d’hommes et des coups de fusil ou de pistolet, comme aux foires, et cela suffit pour m’écarter de cette pâture-là. En vérité, il est bien plus commode qu’on nous apporter notre déjeuner tout dépecé, un bon gigot de cheval ou des abattis de brebis clavelées.

Ils en étaient là quand Pierre Guillot parut avec ses deux acolytes : Tiens, dit-il, voilà une belle anguille et un beau chat sauvage ! Et depuis quand restent-ils là si tranquilles, côte à côte, et depuis quand les chats ne mangent-ils plus les anguilles ? Moi qui n’avais jamais vu dans ce coin des Ventes que des orvets longs comme deux doigts ! Il paraît que les chasseurs qui ont loué la forêt y ont mis du gibier de toutes les sortes et qu’on n’y connaissait point anciennement. Mais en fait, mon gars Pierre, il en sera de ceux-là comme des autres : tu marcheras sur l’aspic et le basilic. – Et, en répétant cela, il cingla l’air de sa baguette, et si fièrement, que, tout en sifflant, en hurlant, et ouvrant leurs gueules à longues dents, au point d’effrayer l’ours et son cavalier, lesquels reculèrent de trois pas, les deux monstres livrèrent passage au gars Guillot, qui les regardait avec colère et frappait du pied comme pour les écraser, et leur montrait à tour de rôle son écharpe et sa houssine.

Il ne voulut pas néanmoins que le bon Dieu pût penser qu’il avait menacé des animaux par pure malice, car, fouillant encore au fond de sa poche, il en retira deux morceaux de son pain bénit, déjà durcis, et les jeta, l’un à la panthère et l’autre au serpent, qui en firent tout autant de cas qu’en avaient fait l’ours et le singe (il faut croire que les Guillot, les pauvres gens, n’avaient point, pour ce grand jour, ménagé le beurre dans leur pain salé), et voilà les quatre animaux suivant Pierre à la débandade dans les derniers détours du sentier jusqu’au chemin des Forestiers, – et cahin-caha, sans se piquer, se griffer ni se mordre, ils semblaient tous d’anciennes paires d’amis. Ils eurent même l’air d’être très-joyeux en apercevant au milieu du chemin un magnifique chameau à deux bosses paissant l’herbe au bord des ornières, et qui ne fit aucune mine de s’enfuir.

Pierre avait continué de ce côté, parce qu’il avait entendu une voix lamentable qui appelait au secours, et les cris partaient de l’autre grande futaie en face.

Il était environ six heures de relevée, et le soleil descendait déjà derrière les troncs noirs de ce massif et transperçait son vert feuillage. Belle futaie, bien touffue et bien drue, que celle du Prieuré ! et les hêtres et les chênes en sont si hauts et si droits, que la flèche neuve de Saint-Martin, s’ils l’entouraient, ne dépasserait point leurs têtes. C’est à ce moment qu’au milieu des rayons qui éclataient à travers la verdure, Pierre vit une femme d’une taille immense (elle avait bien, si je ne m’abuse, la taille de deux militaires), laquelle, toujours criant, toujours appelant, arpentait à grandes enjambées les hautes herbes, les bruyères, les genêts et la mousse qui gazonnent la forêt, glissant entre les troncs, se cachant derrière les plus gros, – et tout cela pour échapper à une bête énorme, à crinière fauve, qui semblait un chien monstrueux, et la poursuivait par sauts et par bonds.

Le gars Guillot, il l’a bien avoué lui-même, eut un moment d’appréhension. Il regarda par-dessus l’un des buissons de fouteaux entremêlés de fougères et de ronces fleuries qui bordent le chemin où il venait de déboucher, et il a même avoué qu’il avait ressenti comme un frissonnement en jugeant que la femme, tout immense qu’elle fût, avec ses gros bras, ses gros mollets et ses jarretières à rubans tricolores, ne ferait pas trois bouchées à la terrible bête. Pourtant, il faut être juste, il se ravisa aussitôt : Tu fouleras le lion et le dragon ; – et, sans plus regarder si les bêtes le suivaient, il sauta le fossé, courant vers la malheureuse, et, mettant deux doigts dans sa bouche, il siffla le lion, – car il l’avait reconnu pour un lion par la ressemblance des images, – il siffla le lion du sifflet le plus aigu qui eût jamais fait frémir la forêt, tout en le menaçant de la terrible houssine qu’il agitait comme un possédé :

– Ici, vilaine bête ! lui criait-il à vingt pas ; allons, arrête-toi et viens ici, entends-tu ? Tout beau ! tout beau !

En effet, dès qu’il l’avait entendu, ne voilà-t-il pas que le bonhomme de lion avait cessé de courir après la femme et s’approchait en rampant du gars Pierre.

– Ah ! mon bon petit mignon monsieur, doux sauveur de mes jours, dit en s’essuyant à plein mouchoir et en soufflant de toute son énorme poitrine la géante aux grandes enjambées, il vous connaît donc, pour qu’il vous obéisse si bien, ce brigand de Sahara ! J’ai cru qu’il me tenait et que je sentais déjà ses dents à trois pouces dans mes épaules.
– Point du tout, madame ; je ne connais ni celui-ci ni ceux qui sont restés là-bas ; mais aujourd’hui, voyez-vous, je porte en moi le bon Dieu, qui depuis ce matin m’a délivré du mal, comme dit le Pater ; il n’est donc point de mal qui puisse m’atteindre, ni de bête maligne qui me puisse faire trembler ni déranger de mon chemin.
– Je n’entends rien, mon garçon, répondit la géante, à cette manière de dompter les bêtes féroces, ni mon homme non plus, qui s’y est donné tant de peine. Qu’aura-t-il dit, Dieu de Dieu ! quand il se sera réveillé ? Moi, je n’ai plus la force de remuer pied ni patte. Cette bête m’a fait tant de peur, que j’ai quasiment envie de me trouver mal.
– N’en faites rien, lui dit le gars ; mais avalez-moi cette bouchée de pain bénit, en faisant, comme de raison, le signe de la croix, et cela vous mettra du baume dans le sang, et je vous ramènerai où vous voudrez.
– Imbécile de géante ! se disait pendant ce temps-là maître lion, tirant la langue d’essoufflement, m’a-t-elle assez fait courir après elle, moi qui avais si grand’peur de la perdre de vue et de me trouver égaré de nouveau dans cette insupportable forêt, où il n’y a ni désert de sable ni grottes de rochers ! Ils ne sauront jamais, par bonheur, de quel morceau j’ai fait mon repas du matin.

Le gars Guillot, voyant qu’en effet l’émotion avait à ce point atterré la femme géante qu’elle ne pouvait plus mettre un pied devant l’autre, et que l’une des moustaches qui ombrageaient sa lèvre en était devenue grise sur l’heure, alla chercher dans le chemin le chameau à deux bosses, et le bon animal, dès qu’il se trouve en face de l’énorme dame, plia les genoux comme pour l’inviter à monter sur son dos. Mais la chose n’était point si commode, car le gars pouvait bien dompter des bêtes avec son écharpe et sa baguette, mais il n’était guère de taille à servir d’étrier à une cavalière  qui pesait pour le moins trois ou quatre cents livres. Il y réussit pourtant, avec la grâce de Dieu, et revoilà de nouveau le régiment en route : le petit Pierre, ouvrant la marche, fier comme Artaban, avec sa houssine au poing et son écharpe au coude gauche ; derrière lui, haute comme une montagne, la géante à caliberda sur son dromadaire ; puis le lion, puis l’ours ; après l’ours, la panthère ; après la panthère, le serpent, dont le singe s’amusait à agacer la queue.

C’est au détour du chemin, là-bas où il s’arrête dans une espèce de fondrière où nous avons vu, je ne sais quelle année, une hutte de sabotier, qu’ils rencontrèrent deux longs chariots attelés de pauvres haridelles affamées ; les premières mouches de la saison les avaient si fort tourmentées, qu’elles avaient cherché un refuge dans les fossés, où elles avaient mêlé leurs traits, et tondaient comme elles pouvaient des coudres et des herbettes. Les chariots, distribués en cages, étaient grillagés de barreaux solides ; les portes de ces cages étaient ouvertes, et, couché par terre, presque sous l’une des roues, et gémissant à fendre un chêne et comme noyé dans un de ces torrents de larmes qui ne coulent que de l’oeil tendre des ivrognes, un homme se lamentait, appelant entre deux hoquets tantôt Pélagie, sa femme géante, tantôt son lion, tantôt son ours et tantôt son serpent.

Quand il vit approcher la troupe, le petit Pierre en tête, l’homme se releva sur ses genoux et se mit à frotter ses yeux, les essuyant du revers de sa main.

– Ah ! Pélagie, dit-il, comment as-tu fait pour les retrouver ? Je les croyais bien perdus aux quatre coins de la forêt, et il nous aurait fallu payer à la justice tous les gens qu’ils auraient mangés. Qu’est-ce donc qu’ils m’avaient fait boire, hier soir, à l’auberge du bourg d’Igé, pour que l’idée me soit venue d’ouvrir la volière de mes moineaux et de prendre ce cul-de-sac-là pour le chemin de la Brière ? Un, deux, trois, quatre, cinq, six ; quel est donc celui qui me manque ? C’est mon loup, mon pauvre loup noir des bois de Saint-André, près de Falaise. Quel dommage ! on battrait les quatre coins de cette forêt, et celles d’Écouves, et de Perseigne, et de la Trappe, et du Val-Dieu, et d’Andaine par-dessus le marché, pour en trouver un pareil !
– Gueux d’ivrogne ! dit Pélagie en se laissant glisser de sa monture, et elle montra encore une fois ses jarretières. – Tu es bien heureux que ce bon petit bourgeois les ait rencontrés les uns après les autres dans sa promenade. Tu n’en aurais pas revu un seul ; il a trouvé moyen de s’en faire suivre par un secret qu’il a, et s’il n’avait pas entendu mes cris juste au moment où ton gros lion vorace voulait me mettre en morceaux, tu n’aurais seulement pas revu la semelle de mes souliers.
– Comment ! reprit l’homme, regardant le monsieur Guillot avec une certaine révérence ; comment, c’est ce petit jeune homme habillé comme pour la noce ? Qui donc, mon garçon, vous a appris le grand secret ?
– Le grand secret ? répondit l’autre ; je ne sais que celui que m’a appris M. le curé : le Pater noster et la sainte Hostie.

L’homme n’en revenait point.

– Le Pater noster, la sainte Hostie, continuait le gars, et un morceau de ce pain bénit bien appliqué. Tenez, voilà la dernière bouchée ; goûtez-en avec un signe de croix, et allez trouver M. le curé pour le reste.

L’homme, tout hébété par l’assurance de cet enfant, se signait comme il pouvait et avalait sa bouchée, et encore un coup, ne savait que dire.

– Puisque mes bêtes vous connaissent si bien, reprit-il enfin, et vous obéissent au premier commandement, voulez-vous, mon garçon, vous en venir dans les foires et les marchés avec Pélagie et avec moi ? Vous ne mourrez point de faim ; tout ce que mes bêtes mangent, vous en mangerez, et je vous habillerai en Turc, et vous passerez parmi les gens de la campagne pour celui qui a pris Sahara dans les pays du désert.
– Merci de votre Turc, répondit Pierre ; je suis bon chrétien de ce pays-ci et Turc ne serai de ma vie, et mon père m’a déjà loué moyennant douze écus à un fermier de la Chapelle-Souëf pour garder ses vaches et toucher ses chevaux. Tenez, refermez donc les cages de vos animaux ; ils sont rentrés tout seuls et sans se faire prier ; ce sont de bonnes bêtes et bien douces, et dont on a bien tort de dire tant de mal, et dont il faut avoir grand soin. Bonsoir, la compagnie, fit-il là-dessus à la géante, à son homme et aux bêtes, qui le regardaient une dernière fois à travers les barreaux de la ménagerie ; quand vous serez revenus tout au bout du chemin, derrière l’église et le cimetière, vous tournerez à gauche et puis encore à gauche. Et lui-même regagna en grimpant à travers la mousse et les cailloux, les hauteurs de la futaie et de là la foire, où le père Guillot était toujours assis devant la même table, et où les violons commençaient à faire danser les filles et les garçons au fond des cours, sous les pommiers.

L’homme avait une minute suivi Pierre Guillot des yeux, et puis il avait dit à Pélagie, en se toquant le front du doigt :

– Il est fou, ce pauvre petit bourgeois-là. Comment le laisse-t-on aller tout seul dans le bois avec sa maladie ? Il devrait être à l’hospice.
– Je ne sais point si c’est un malheureux privé de raison, dit Pélagie en retirant son bonnet pour refriser son gros chignon (autant friser une queue de cheval) ; mais ce que je sais, c’est que tu ne feras jamais valeter tes bêtes curieuses comme il les faisait tontonner et pirouetter, et aller ici et là, et tout beau, ni plus ni moins qu’un sergent à des conscrits ou un berger à ses moutons.
– Voilà-t-il pas un beau miracle ! reprenait l’homme quasi piqué ; tu sais bien comme l’humeur des bêtes est singulière : ça se laisse manier et tirer la queue et ouvrir la gueule par des enfants de deux jours. Si nous autres en approchons, il faut le collier de force ou la cravache. Je penserai tout de même à ce qu’il dit de son bon Dieu, et de son écharpe, et de son hostie ; si nous en volions quelques-unes ce soir en passant près de l’église, cela pourrait bien nous servir un jour ou l’autre.

On ne tarda point à répandre dans le pays le bruit qu’une ménagerie avait, en traversant nos contrées, laissé échapper un loup énorme, d’autres disaient un loup avec sa louve ; les uns disaient noir, les autres blanc, et durant quelques jours les fermiers de Bellavilliers, et ceux de la Perrière, et ceux d’Origny, ne furent point tranquilles. Mais un garde, celui qui demeure justement à la Brière, à l’entrée de la forêt, trouva un matin les pattes de derrière et le bout de la queue d’un loup noir, dans le fourré, à mi-chemin de Chesnegalon, et il les a cloués à la porte de son étable.

Quant à l’homme de la ménagerie, il est allé à la foire du Mesle, et de là à celle de Séez. J’imagine qu’il attend toujours des nouvelles de son loup. Il n’est point de jour qu’il n’en parle devant Pélagie et ses autres animaux ; mais, dès qu’il est question du loup, le lion tourne la tête et a l’air de penser à autre chose : on dirait qu’il ne se soucie point de causer de ce chapitre.

Moi, quand on me parle de l’histoire du gars Guillot, je ne branle point la tête si fort, comme l’homme de la ménagerie ; je me dis que Daniel, pour avoir eu confiance en Dieu, n’a point été dévoré par les lions de la fosse, et puis je me dis aussi que celui qui sent Dieu en lui, ne fût-ce qu’une journée, est bien autrement fort cette journée-là que celui qui n’y sent qu’un homme ; je me dis que dans les Flandres, qui ne sont pas bien loin d’ici, il est connu que le bon Dieu accorde aux enfants pieux les souhaits du jour de leur première communion ; qu’une âme chrétienne, pour parler ou approchant comme un docteur, est maîtresse du corps qu’elle anime ; et puis enfin, je me dis qu’il y a lions et lions, ours et ours, celui qui se lèche, celui qui ne se lèche point, et qu’avec patience et volonté vous ferez manger dans votre main le petit apprivoisé d’une bête fière et sauvage. Hélas ! hélas ! mes enfants, chez les bêtes comme chez les gens, quand par telle baguette ou telle autre nous sommes domptés et convenablement asservis, la liberté ne nous dit plus rien ; si nous la retrouvons une heure, cela nous gêne ; on n’en veut plus. Et dans les pays même d’où viennent les éléphants, les lions et les panthères, n’a-t-on pas vu des peuples s’enivrer de servitude, comme on s’enivre d’opium, jusqu’à la mort ?

 

On revenait de temps en temps jeter un coup d’oeil vers le champ de foire et la forêt, pour voir s’il ne se passait rien de nouveau de ce côté.

* Ce conte est dans le domaine public au Canada, mais il se peut qu'il soit encore soumis aux droits d'auteurs dans certains pays ; l'utilisation que vous en faites est sous votre responsabilité. Dans le doute ? Consultez la fiche des auteurs pour connaître les dates de (naissance-décès).

- FIN -

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