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Synopsis du conte... || Ce conte fait ± 4½ pages (13015 caractères)
Pays ou culture du conte : France.

Recueil : Contes de Saint-Santin

05 - Le petit sabotier

Charles-Philippe de Chennevières-Pointel (1820-1899)

JE l’ai bien connu, votre petit sabotier, dit Julie ; il s’appelle le petit Jean, n’est-il pas vrai ? Il a travaillé plus de deux ans dans la forêt, sous la même loge que mon fils, et quand il était tout petiot, je le voyais courir par nos rues. C’était un Parisien, que la Renaude rapporta du bureau. Vous vous la rappelez bien, la Renaude, Joséphine ? Je ne sais pas comment elle avait escroqué dans le temps à M. le maire un certificat. Elle était toujours soûle, et si sale que son cochon et ses nourrissons n’avaient, pour ainsi dire, que la même auge, la même pâtée et le même tas de paille. Il y a bien des nourrissons dans Bellesme, il y en a bien dans la rue du Theil, dans la rue du Faux-Pavé, dans la rue Haudinière, dans la rue de la Sablonnière, dans la rue de Rémalard, à la Croix-Blanche, partout ; eh bien, nulle part il n’y en avait d’aussi abandonnés, crasseux, meurt-de-faim, comme ceux de la Renaude. Sans couverture, sans lait leur content, sans feu l’hiver, pourris dans leur ordure, les pieds nus dans la crotte dès qu’ils pouvaient se tenir debout : ça faisait pitié à tout le monde ; et plus il lui en mourrait, plus il lui en revenait. Ce petit Jean, quand il arriva, on crut qu’il ne durerait point huit jours. Sa mère était une pauvre servante de Paris, qui avait bien de la peine à payer les douze francs et ne pouvait jamais faire un si grand voyage pour voir son gars ; aussi la Renaude ne s’en gênait guère. Ah ! si les mères des nourrissons voyaient cela ! Heureusement que les nourrices comme la Renaude sont rares ; il n’en faudrait pas beaucoup comme ça pour ruiner le pays.

Il fallait que le petit Jean fût en vérité bien bâti, car il n’en mourut point tout de suite ; il criait comme un gorin qu’on saigne, et la Renaude lui bouchait le bec avec un chiffon trempé dans de la vieille eau panée, et elle le laissait là sur la paille pour aller mendier de porte en porte. Les voisins l’entendaient piailler du matin au soir, le pauvre petit, sans pouvoir le secourir ; et c’est bien à la Renaude qu’il doit d’être demeuré chétif pour le restant de ses jours. Le bon Dieu permit qu’un jour qu’elle était allée avec son homme à la foire de Mamers, le médecin du bureau passât par là. Il frappa à la porte ; personne ne lui ouvrit. Il appela la Renaude et n’entendit que l’enfant qui geignait de toutes ses forces. Les voisines auxquelles il s’adressa ne lui répondaient qu’en s’apitoyant sur l’enfant. Le médecin envoya chercher le serrurier. On trouva le petit Jean attaché sur son berceau, c’est-à-dire sur son fumier, avec des cordes qui l’étouffaient ; ses petites joues toutes jaunes et creuses, ses méchants membres tout décharnés de faim. Quand on dit au médecin que la Renaude était partie pour la foire de Mamers, il n’en fit ni une ni deux : il tira lui-même l’enfant de son berceau, le débarbouilla avec de l’eau dans la maison la plus proche et porta le nourrisson droit chez la Polyte, en lui disant que c’était elle qu’il en chargeait dorénavant. La Renaude ne revint que le lendemain, et Dieu sait combien de chopines elle avait bues !

Elle alla faire tapage à la porte de la Polyte ; mais le commissaire de police, qui n’était pas loin, vint lui dire que, si elle ne se tenait tranquille, il lui ferait goûter de ça, – en lui montrant les murs noirs de la prison.

A partir de ce moment-là, le petit Jean, bien nourri, bien nettoyé, se raccrocha à la vie. La Polyte n’en put jamais faire un grassouillet ; mais comme il était naturellement dégourdi, jamais grimaud, tout le monde, dans nos rues, lui faisait amitié. Un jour, les douze francs n’arrivèrent plus, et on ne sut plus ce qu’était devenue sa pauvre mère de Paris. Mais, ma foi, la Polyte s’était attaché au petit Jean, et elle ne le ramena point à l’hospice. Seulement, comme son homme et elle n’étaient point riches, dès qu’on put occuper l’enfant, on vous l’envoya en forêt. D’abord, il accompagna son père nourricier, qui allait couper des bâtons et des manches de fouet pour les bourreliers ; plus tard, il fut employé par les gardes pour les plantations pendant l’hiver ; plus tard, il travailla avec les chaufourniers et puis avec les bûcherons pour exploiter les ventes ; enfin il apprit à tailler les sabots, et quand vous l’avez rencontré, dit la vieille Julie en se tournant vers Rose, il ne faisait pas encore ses quinze à vingt paires de sabots dans sa journée comme mon garçon, mais il en faisait bien une douzaine, et personne, à ce qu’il paraît, ne connaissait les recoins de la forêt comme ce furet-là.

Mais avez-vous appris ce qui lui est arrivé, au petit Jean, dans ces derniers temps ? reprit Julie en se croisant les mains ; toutes les loges de sabotiers ne causent que de cela. Vous avez bien entendu dire que M. le sous-préfet fit faire, il y a quelques mois, des fouilles dans la forêt, du côté de la Perrière, à l’endroit qu’on appelle le Châtelier, pour y retrouver je ne sais plus quels vieux fossés ou quels vieux restants de murs d’avant Jésus-Christ. Le petit Jean fut l’un des terrassiers qu’on prit pour ces fouilles, et tout le monde s’accorde bien à dire qu’il ne travailla pas moins que les autres.

Mais voilà que deux ou trois semaines après que les fouilles eurent été abandonnées et que les sabotiers furent rentrés dans leurs loges, on s’aperçut que le petit Jean n’avait plus reparu dans celle de son patron. Un de ses camarades alla chez les Polyte chercher de ses nouvelles; mais les Polyte n’en savaient pas plus que les camarades. Le petit Jean leur avait dit que M. le garde général lui avait donné une commission pour Alençon. Il ne tarda pourtant point trop à revenir à Bellesme, et il rapporta pour sa mère nourrice une robe bien chaude et pour son père nourricier une bonne veste de laine et une bonne culotte ; tout cela, disait-il, acheté sur ses pourboires. Bien des gens ne crurent pas à ces pourboires-là, et l’on commença à mal parler du pauvre petit gars. Croiriez-vous que le plus enragé contre lui était l’homme à la Renaude ? L’homme et la femme n’avaient jamais pu souffrir cet enfant, comme si ce n’était pas à lui à leur en vouloir, et comme s’il leur avait pris dans leur poche les douze francs par mois qu’ils n’avaient pas su gagner avec lui. Le père Renaud se mit donc sur les talons du petit Jean, questionnant les uns et les autres, le guettant dans la forêt et comptant toujours surprendre son secret ; car le petit Jean laissait trop voir qu’il en avait un, et M. le commissaire lui-même, prévenu par les Renaud, n’était pas loin de le faire surveiller par les gendarmes. Ils en seraient tous encore à le soupçonner, tant il était leste et prudent, s’il ne s’était pas livré lui-même par bon coeur.

La Polyte tomba malade des fièvres malignes, et M. le docteur de l’hôpital la soigna si doucement et lui donna de si bons remèdes, qu’elle en guérit presque tout de suite. Le petit Jean, ne sachant comment remercier M. le docteur, s’en alla chez lui et, tirant de sa poche une belle monnaie d’or, lui dit : Monsieur le docteur, on m’a dit que vous aimiez les antiquités ; j’ai voulu vous en offrir une. – C’est vrai, dit M. le docteur, que j’aime les antiquités ; mais dis-moi, gars, où tu as trouvé celle-là ; elle est furieusement belle et vaut plus d’argent que tu ne crois. – Or ou argent, monsieur le docteur, reprit le gars, ça m’est égal si elle vous fait plaisir ; je l’ai trouvé dans un talus de la route de Mauves. Là-dessus, il mit son chapeau sur sa tête et n’attendit pas son reste.

Mais M. le docteur en parla à M. le greffier ; M. le greffier en parla à M. le juge de paix ; M. le juge de paix en parla à M. le maire ; M. le maire en parla à M. le garde général ; M. le garde général en prévint M. le sous-préfet ; M. le sous-préfet fit venir mon petit Jean. Il n’y en avait pas un d’eux tous qui ne crût que le petit Jean avait trouvé un trésor dans les fouilles de M. le sous-préfet et qu’il n’en arrivât mal pour lui, ayant pris là le bien d’autrui. M. le sous-préfet, en brave homme, n’y alla pas par quatre chemins : Est-ce dans mes fouilles que tu as trouvé ta pièce ? dit-il à Jean. – Non, dit l’enfant. – Est-ce dans la forêt ? – Oui, monsieur le sous-préfet. – Veux-tu me vendre ce que tu as trouvé dans le même trou que ta pièce ? – Le gars répondit tranquillement : Je ne demande pas mieux. – Il vit bien tout de suite, a-t-il raconté, à qui il avait affaire, et M. le sous-préfet aussi. – Mais, monsieur le sous-préfet, observa-t-il, si je vous mène à ma cachette à l’heure où les bûcherons sont dans la forêt, je ne serai plus maître de mon secret, et s’il y a encore des trouvailles à faire, les autres en profiteront. – C’est juste, dit le sous-préfet, et il garda Jean à Mortagne et lui fit faire un bon souper. Ils partirent à quatre heures du matin, et il faisait à peine petit, petit jour, quand ils descendirent à l’entrée de la forêt. Jean conduisit M. le sous-préfet, à travers les fourrés, les ronces et la boue, jusqu’au bord du ruisseau qui descend de la Herse, à environ deux cents pas de la fontaine. Là, M. le sous-préfet vit le petit Jean écarter quelques bourrées, qui semblaient n’avoir jamais été empilées ailleurs, et tirer d’un trou presque à fleur de cette terre molle et verdoyante qui encaisse le ruisseau roussâtre, et où il plongea le bras, deux ou trois petits vases très-anciens, et puis un vieux miroir tout couvert de vert-de-gris, et puis encore un méchant sac de toile, où le gars avait serré les autres pièces d’or qu’il avait trouvées là, des bagues, des boucles d’oreilles et un magnifique collier tout en or, enrichi de pierres de toutes les couleurs. Quand M. le sous-préfet vit cela, il se mit, tout sous-préfet qu’il était, à pousser des cris de joie, à danser comme un fou et à embrasser petit Jean ; et comme le jour s’était levé, ils travaillèrent tous deux à dégager et à gratter la pierre qui recouvrait le tombeau où ils avaient recueilli tant de choses précieuses. – Comment as-tu rencontré tout cela ? dit M. le sous-préfet. Moi, dit le petit Jean, c’est un jour en bosquillant par là : un coup de ma hache, en débitant un mauvais petit chêne, a fait résonner sous mes pieds le tombeau, qui était mis presque à nu par les courants des grandes pluies. Avec le dos de ma hache j’ai cassé un coin du couvercle ; j’y ai tout de suite aperçu du reluisant ; j’en ai porté un essai à Alençon, et je gardais le plus beau pour Paris. – Sois tranquille, lui dit M. le sous-préfet, je me charge de l’y envoyer. – Et enfin, après avoir frotté, gratté, lavé, décrassé la pierre, ils trouvèrent, à ce qu’il paraît, toute une histoire de la personne enterrée, écrite là-dessus, dans le même genre que les mots qui sont creusés sur les pierres de la source. On y racontait que c’était une belle princesse du temps des anciens Romains, qui était venue aux eaux de la Herse pour se guérir d’une longue maladie, et qui y était morte dans la fine fleur de sa jeunesse.

Comment tout cela a-t-il fini ? – Il est arrivé que M. le sous-préfet a emporté dans son cabriolet les pièces d’or, les boucles d’oreilles, le miroir, les vases et le magnifique collier de la princesse ; qu’il est allé à Paris montrer tout cela à l’empereur ; que l’empereur a donné beaucoup d’avancement à M. le sous-préfet et trois cents pistoles au petit Jean, et qu’il a fait cadeau du collier à l’impératrice, qui l’a mis dans son plus beau coffre à bijoux ; et que le petit Jean, avec ses mille écus, au lieu de faire des sabots, en fait faire aux autres, et qu’il est très-aimé de ses sabotiers, et qu’il ne refuse du travail à personne, pas même au père Renaud. Quelle bonne chance ils ont, les Polyte, d’avoir élevé ce garçon-là ! – Et ce qu’il y a de bien heureux encore pour les ouvriers du pays, dit Julie en finissant, c’est que tous les messieurs sous-préfets vont faire à cette heure des fouilles dans la forêt de Bellesme.

 

Le jardinier de Saint-Santin, maître Lehoux, c’était son nom, l’air triomphant, car il avait déjà en poche sa prime du comice, le menton bien rasé, et qui avait coulé pour la fête sa blouse bleue luisant neuve, se tenait là, derrière les servantes, adossé à un sapin. Voulant conter, lui aussi, son histoire, il s’adressa à la bonne qui apportait sur la table du goûter une assiettée de bonbons en sucre tout frais sortant de chez le pâtissier. Chacun crut que ce serait une histoire de chasse, car on savait qu’en dehors de son jardin il n’avait la tête qu’au braconnage.

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- FIN -

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