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Synopsis du conte... || Ce conte fait ± 7¾ pages (21481 caractères)
Pays ou culture du conte : France.

Recueil : Contes de Saint-Santin

08 - Le fils du gendarme

Charles-Philippe de Chennevières-Pointel (1820-1899)

Ah ! mes enfants, dit le curé de Marcilly à trois méchants garçons qui, tentés comme notre mère Ève par l’appât d’une platée de prunes restée sur le bahut de la salle à manger, s’apprêtaient à enjamber la fenêtre basse pour en remplir leurs poches, gardez-vous de ces polissonneries que vous-mêmes sentirez n’être qu’à demi honnêtes. La bonne renommée du nom que vous portez, et qui, tout petits que vous êtes, vous fait regarder par les passants avec complaisance et presque avec respect ; cet honneur que vos parents et grands-parents vous ont entretenu brillant comme un acier poli, une étourderie de vous, cervelles éventées, peut le ternir en un instant jusque sur le front de votre père et de votre mère, et le faire à tout jamais aussi noir que le péché mortel lui-même.

Je vous en citerai un exemple terrible, et je n’irai pas le chercher bien loin.

Dans cette grande vieille maison de la rue Villeclose, qui avait autrefois appartenu à la famille Billard, et qu’habitaient les gendarmes avant d’occuper le vilain bâtiment tout neuf que l’on voit d’ici, je venais souvent, il y a quinze ans, visiter un de mes cousins qui était gendarme et qui s’appelait Gautier, Marin Gautier. Nous étions cousins du côté de sa femme, car lui n’était pas du pays ; il était de Picardie, et je puis dire, sans crainte qu’on ne démente, qu’il n’y avait pas dans tout l’arrondissement un homme plus entêté d’honnêteté que cet homme-là. D’ailleurs, si un gendarme n’était pas honnête, qui donc le serait, Seigneur Dieu ? Et il était de ce côté-là le roi des gendarmes. Ses camarades avaient, en plaisanterie, baptisé son cheval le Devoir, parce que, répétait-il toujours, il faut être à cheval sur le devoir. Il en était d’une susceptibilité gênante, à ce point de refuser le verre de cidre qu’on lui offrait de bon coeur dans les châteaux quand il venait porter de la part de M. le sous-préfet une dépêche à MM. les maires ; il ne voulait pas que ce verre de cidre le gênât dans les procès-verbaux qu’il pourrait avoir à faire à ces messieurs au mois de septembre, à l’époque des délits de chasse. C’est pour vous dire qu’il poussait la probité jusqu’au scrupule. Très-complaisant malgré cela et bon camarade, mais trop soucieux de la consigne pour entendre la plaisanterie.

Or, ce brave homme, Marin Gautier, avait un petit gars de douze à treize ans, qui n’avait pas, en vérité, plus de malice que son père ; seulement, vu son âge, il était un peu plus espiègle ; il s’appelait Adolphe, et le gars m’appelait son oncle. Il ressemblait comme deux gouttes d’eau à sa mère, la gaieté même, et qui le gâtait plus que le père n’eût voulu. Il allait à l’école, et il était de toutes les farces qu’on faisait au maître : un fils de militaire, ça doit être brave, et on le mettait toujours à la tête des mauvaises expéditions.

La rage qu’il avait de faire des farces avait bien failli lui faire retarder sa première communion ; il ne pouvait s’en tenir même au catéchisme.

Un jour qu’il revenait de l’école avec toute la bande de gamins du quartier Saint-Sauveur, ils virent sur l’une des deux fenêtres de la mère Bonnard, à côté de ses vieilles rouenneries, deux paniers, l’un rempli de morue, l’autre de beaux harengs saurs ; ils s’avisèrent de lui voler un de ces harengs, pour le plaisir, – devinez de quoi ? – d’aller le manger tout cru, à douze qu’ils étaient, le long des murs de la rue Haudinière.

Je ne sais pas si la bonne femme s’aperçut cette fois tout de suite de la tricherie ; mais le lendemain les vauriens, en débouchant de derrière l’hospice, retrouvèrent encore leur panier de harengs, et crac ! Adolphe souleva son hareng, mais non pas, ce coup-là, sans que la bonne femme lui eût montré le poing et lui eût crié : Ah ! gueux, je le dirai à ton père. – Jugez s’ils couraient à toutes jambes.

Cela ne le corrigea point, et deux jours après, au sortir de l’école, un troisième hareng saur disparut du panier, et la mère Bonnard jura depuis ses grands dieux qu’elle avait vu, de ses yeux vu, le gars Adolphe allonger la main vers sa petite fenêtre et se sauver comme un possédé avec tout le tourbillon des galopins criant.

Cela faisait trois harengs saurs ; à deux sous le hareng, car ils étaient beaux, et l’on était en carême, c’était six sous. – Six sous, mes chers enfants ! Adolphe n’aurait pas pris six sous dans la poche de la mère Bonnard ; mais trois harengs, il trouvait cela une bonne farce, et tous ses camarades comme lui.

On est très-pillard dans notre pays, maraudeur sans vergogne ; mais la justice humaine n’entend pas de cette oreille-là. Elle se dit que l’oeil du bon Dieu, traversant de part en part le coeur des hommes, peut bien discerner le petit voleur du grand voleur ; mais que, pour elle, si elle laissait chacun se colorer à soi-même de telle ou telle fausse raison le vol qui le tente, elle ne pourrait plus en sortir.

C’est pour cela que justement, ce jour-là, M. Artaud, qui était le brigadier de gendarmerie, et Marin Gautier, ramenaient de la forêt le pauvre diable de Jean Michel, qu’ils avaient surpris coupant quelques plants de jeunes chênes pour en faire des bâtons. Comme ils avaient eu de la peine à mettre la main sur lui dans le taillis, ils lui avaient lié les mains derrière le dos, et il traversait toute la ville à pied entre les deux cavaliers ; il était pâle, ses cheveux gris hérissés, son pantalon et sa blouse en loques ; il faisait peur à voir. Chacun s’était mis sur sa porte pour les voir passer, et les commères jacassaient d’un côté de la rue à l’autre. Quand ils vinrent à défiler devant la maison de mère Bonnard, elle monta les deux marches de sa porte basse et cria à Gautier, de sa voix qui déjà dans ce temps-là n’était pas douce : Voilà-t-il pas un homme qui a fait un grand tort, que vous emmenez-là en prison, monsieur Gautier ! Vous feriez bien mieux d’y mener votre gars Adolphe, qui m’a volé trois fois dans ma boutique !

Tous les voisins, à dix maisons aux environs, avaient entendu les paroles de la mère Bonnard, et Gautier aussi les avait entendues, et son cheval avait déjà fait vingt pas qu’il entendait encore derrière son dos la bonne femme répéter aux commères : Son gars Adolphe, c’est fiéffé voleur !

Gautier était devenu plus pâle que Jean Michel ; il sentait qu’il ne pouvait plus se tenir sur sa monture ; ses yeux ne voyaient plus rien. Le brigadier eut beau dire en plaisantant : Qu’est-ce qu’elle chante donc, cette vieille coupe-un-liard-en-six de mère Bonnard ? Gautier ne répondit pas. Et Jean Michel n’osa pas rire, quoiqu’il en eût bien envie.

On laissa le prisonnier à la prison, et les gendarmes avec leurs chevaux regagnèrent l’écurie. Chacun sous le porche se demandait : Est-ce que M. Gautier a reçu un mauvais coup de Jean Michel ? A-t-il l’air effrayant ! Gautier se laissa tomber de cheval plutôt qu’il n’en descendit; il était défait comme un mort. M. Artaud, qui le connaissait bien, le voyant dans cet état, lui dit : Mais, malheureux, que voulez-vous qu’il ait fait, votre gars Adolphe ? Ne voyez-vous pas que c’est quelque farce qu’il aura jouée à la mère Bonnard ?

Mais Gautier lui répondit : Brigadier, vous savez que, dans ma vie, je n’ai jamais commis une faute contre l’honnêteté ; je ne veux pas qu’on puisse dire que, chez moi, il y a un voleur.

Par habitude, il dessella son cheval, l’essuya, lui donna du foin et puis retraversa la cour en s’appuyant sur son bancal, et monta en trébuchant les degrés usés du vieil escalier tournant. Le brigadier était inquiet et voulut monter avec lui. Ils trouvèrent ma cousine, la femme de Gautier, qui mettait la marmite sur le feu pour le souper. Gautier s’assit sur la première chaise qu’il trouva là auprès de la fenêtre.

– Où est Adolphe ? dit-il, pouvant à peine parler.
– Ah ! mon Dieu, qu’est-ce que tu as ? lui demanda sa femme, n’osant s’approcher de lui, et regardant tantôt son homme et tantôt le brigadier.
– Où est Adolphe ? répéta-t-il.
– Je ne sais pas, dit la pauvre femme.
– Va le chercher.
– N’y allez pas, lui dit M. Artaud, il lui ferait du mal. La vieille folle de mère Bonnard vient de lui dire qu’Adolphe l’avait volée ; elle a rêvé ça ! C’est elle qui vole ses pratiques. – Le brigadier n’osait pas dire autre chose, ne sachant pas ce qu’il pouvait y avoir de vrai, quoiqu’il connût Adolphe pour un bon garçon.

Gautier se leva, alla vers la porte et cria dans l’escalier d’une voix terrible :

– Adolphe !

Adolphe, heureusement, ne répondit pas ; - heureusement, car son père aurait, à cette heure-là, levé son sabre sur lui aussi tranquillement qu’Abraham sur Isaac.

La pauvre mère, – elle n’avait jamais vu Gautier dans cet état, lui qui aimait tant son garçon, et qui était si calme et si brave homme ; – la pauvre mère, en entendant ce cri, se mit à trembler de tous ses membres, et pourtant c’était une femme courageuse, – et elle lui dit, en le retirant par son bras :

– Mais qu’est-ce donc que tu veux lui faire, à cet innocent ?
– Puisqu’il a volé, lui dit le furieux, il faut que lui et moi nous mourrions ! J’ai toujours été un gendarme honnête ; je ne veux pas qu’il y ait de voleurs du nom de Gautier !

Il se mit à crier dans l’escalier et vers le jardin :

– Adolphe ! Adolphe !

Et, son sabre tapant contre les murs, il s’en allait de porte en porte. Les autres gendarmes et leurs femmes, attirés par ces cris extraordinaires, sortaient de leurs chambres et lui demandaient ce qu’il y avait.

– Avez-vous vu Adolphe ? leur répondait-il. L’un d’eux eut la simplicité de lui dire : Adolphe ? il n’y a pas longtemps qu’il jouait auprès du puits.

Gautier descendit vers le puits ; il descendit dans les grandes caves de la vieille maison ; il regarda derrière toutes les pipes et tous les poinçons.

– Il est dans le grenier, sous le foin, disait pendant ce temps-là ma pauvre cousine Zoé au brigadier. – Ah ! monsieur Artaud, sauvez-nous. La bouchère a couru m’avertir, et j’avais bien prévu qu’il aurait de la colère ; mais il veut le tuer, monsieur Artaud !
– Ne faites semblant de rien, pauvre femme, dit M. Artaud, et quand même il irait du côté du grenier, ne vous trahissez pas.

Il remonta en effet, et, de guerre lasse, croyant pour le moment l’enfant hors de la maison, il vint retomber sur une chaise, et, la tête dans les deux mains, il se mit à sangloter, mais des sanglots si terribles que la chambre en tremblait, – et que le brigadier lui-même en était ému.

– Moi, gendarme, honnête homme !... Un fils voleur !... J’ai été militaire dix ans, pas une consigne, pas une réprimande !... l’estime de mes chefs, adieu ! Tout le monde qui m’estimait, bonsoir ! Gautier voleur !... Qu’est-ce qui lui manquait ? Ni le boire, ni le manger, ni parents honnêtes !... Mon fils, moi gendarme, lui en prison !... Tous les Gautier étaient honnêtes ! L’honneur, adieu !...
– Vous êtes fou ! dit le brigadier, lui secouant doucement l’épaule ; un gamin de douze ans en prison ! Je vais voir où il est, cet Adolphe, et je saurai bien ce qu’il a fait à la mère Bonnard. Soupez tranquille. – Allons, madame Gautier, trempez-lui sa soupe et versez-lui un verre de vin avant qu’il se couche.
– Il faut qu’il meure et moi aussi, répétait-il, sans plus écouter sa femme que si elle n’était pas là, et si je ne le retrouve pas, ce voleur, je mourrai tout seul !

Il ne mangea pas une miette, lui qui d’ordinaire avait si bon appétit ; il ne mangea ni ne but. Il resta un moment à regarder les tisons, puis il se leva, alluma sa lanterne comme pour aller à l’écurie et descendit.

Dès qu’elle l’avait entendu traverser la cour et tourner le loquet de l’écurie, sa femme était grimpée, sans chandelle, au grenier avec du pain et du lard et des poires, pour que l’enfant ne mourût pas de faim. Elle était encore si troublée qu’elle faillit se perdre dans ce grenier immense, dont elle connaissait pourtant toutes les poutres.

– Où es-tu ? Tais-toi, ne fais pas de bruit, soufflait-elle à voix basse ; es-tu par là ? Tiens, voilà de quoi manger. Quoi que tu entendes, ne réponds que si je t’appelle. Vite, recoule-toi sous tes bottes ; je crois que je l’entends.

Elle s’avança à pas de loup, et en tâtonnant, vers la fenêtre du grenier, d’où l’on a une si belle vue vers la forêt ; elle s’aperçut, à la lueur de la lanterne de Gautier, qu’il faisait sortir de l’écurie son cheval tout harnaché, et qu’il était lui-même tout équipé comme pour une tournée. Elle se douta, ma pauvre cousine, de quelque mauvaise résolution de son homme ; elle descendit quatre à quatre et le trouva qui remontait lui-même l’escalier au-devant d’elle.

– J’ai besoin de prendre l’air, lui dit-il avec une certaine tranquillité ; le brigadier a reçu des rapports sur un braconnier qui tend ses collets vers le Tertre : je vais aller passer le restant de ma nuit à l’affût ; j’emporte ma carabine, ajouta-t-il, parce que ces gens-là sont armés et qu’il faut leur faire peur. Si je ne rentre pas de bonne heure, ne t’inquiète pas. – Il l’embrassa avec force et commença à descendre l’escalier.

Elle comprit qu’il lui mentait et lui répondit, en usant de détours, elle aussi : Marin, je ne veux pas que tu sortes avant que le brigadier soit rentré et ait ramené Adolphe et ait vu madame Bonnard ; tu t’en iras l’esprit plus paisible, et puis, sortir à cette heure-ci sans son ordre, pendant qu’il s’occupe de nous, ça te donnerait une mauvaise note dans ses papiers.

L’idée qu’il allait désobéir à son chef parut faire sur Gautier une certaine impression ; mais presque aussitôt il descendit le reste des marches, en disant : C’est plus fort que moi ! – prit les guides de son cheval et leva la barre de fer qui fermait la porte cochère. Quand elle entendit cette barre qui retombait sur le pavé, la pauvre femme se mit à crier de toutes ses forces, comme si elle entendait déjà le mousqueton de son mari. Ses cris firent avancer deux hommes qui détournaient du coin de l’abreuvoir et qui barrèrent passage au cheval de Gautier. C’était M. Artaud et M. le juge de paix. Le brigadier savait que si quelqu’un plus que lui avait empire sur Gautier, c’était M. le juge de paix, et il s’était mis à sa recherche.

Ils prirent Gautier chacun par un bras, et le premier mouvement de M. le juge de paix fut d’aller réveiller la mère Bonnard. La bonne femme eut grand’peur, comme vous pensez, en voyant au pied de son lit M. le juge de paix, M. le brigadier de gendarmerie et Gautier en grand uniforme et le mousqueton au dos.

– Mes bons messieurs, dit-elle tout de suite, pourquoi donc venez-vous à cette heure ? Je n’ai rien fait de mal, je vous assure.
– Allons, allons, madame Bonnard, il faut s’expliquer ! dit avec plus de rudesse que d’habitude notre saint homme de juge de paix ; qu’est-ce donc que cet enfant vous a volé, le petit Gautier ? Expliquons cela au net, que je le mette sur du papier et que vous le signiez ; et cette fois pesez vos paroles.
– Je ne sais pas trop bien signer, repartit aussitôt la bonne femme ; je vous dirai seulement que c’est trois harengs qu’ils ont pris dans mon panier, les garnements de l’école, et le fils de M. Gautier m’en a, j’en jurerais devant Dieu, pris deux sur trois.
– Et c’est pour trois harengs, que vous pouviez vous faire payer par la mère du galopin, en lui faisant administrer une bonne correction, – c’est pour trois harengs, ma bonne dame, que vous insultez, coram populo, le plus honnête homme de la ville et que vous faites avanie à un gendarme à la barbe d’un voleur et de cinquante bavardes de votre espèce ! Écoutez-moi bien, madame Bonnard : n’étaient votre âge et les égards qu’on doit à vos enfants, vous mériteriez une sévère punition publique, comme d’être enfermée pendant deux ou trois fois vingt-quatre heures, – deux ou trois fois vingt-quatre heures, vous m’entendez bien. – Jamais on ne lui avait vu ce ton dur, au juge de paix, surtout envers une vieille femme ; aussi la mère Bonnard fut-elle bien aise d’en être quitte à si bon marché et d’entendre le bruit des bottes descendre son escalier.
– Eh bien ! Gautier, dit le juge en sortant, le voilà donc, ce fameux larron que tu devais toi-même conduire de chez toi en prison ! Faut-il, mes amis, que la ladrerie les rende folles, ces vieilles femmes ! Trois harengs saurs pillés par des gamins au sortir de l’école ! En vérité, il n’y a pas de quoi fouetter un chat !
– C’est égal, il a volé, monsieur Martin, répétait Gautier en hochant la tête, il a volé ; sa main a pris le bien d’autrui ; je n’oublierai jamais ma honte !
– Tais-toi, malheureux, finit par lui dire M. Martin ; si tu m’en parles encore, je te ferai mettre au Bon-Sauveur. Ta femme portera demain matin six sous à la mère Bonnard ; elle tirera les oreilles à ton pauvre petit vaurien, et je veux que ce soit elle qui les tire, parce que toi tu pourrais l’écorcher, et qu’il n’en soit plus parlé. Mets-toi bien dans ta tête de mule qu’à la première faute, qu’il s’agisse d’honneur de garçon ou d’honnêteté de fille, les parents doivent toujours pardonner ; à la seconde seulement ils ont le droit d’être sévères.

M. le juge de paix et M. Artaud ramenèrent Gautier jusque dans sa chambre. Devinez ce qu’ils y trouvèrent : Zoé avait fait descendre l’enfant du grenier, l’avait déshabillé et couché comme d’ordinaire, et puis elle s’était étendue sur le même lit, lui tenant la tête dans ses bras et le cachant de tout son corps ; et quand les trois hommes entrèrent, la mère et l’enfant pleuraient en silence.

– Allons, c’est fini, madame Gautier, dit M. Martin ; voilà votre mari que je vous ramène tout à fait sage. – Jure-moi, reprit-il en s’adressant à Gautier, que tu ne penses plus à rien de mal.
– Il vivra tant que Dieu voudra, répondit Gautier ; mais c’est égal, monsieur Martin, il me semblera toujours que les mains de ce gars-là sentiront le hareng jusqu’au jugement dernier. Un voleur et un gendarme, c’est comme chien et chat ; ça ne peut guère vivre sous le même toit. Quel malheur, monsieur Martin ! Hier encore, j’étais si honoré, et tout cet honneur-là, c’était pour lui !

On n’en put venir à bout ; Gautier fut pris d’une tristesse incurable. Il s’était mis en tête que personne ne l’estimait plus, tandis qu’à cause de la pitié qu’on avait de son mal, chacun l’estimait bien davantage. Il ne pouvait plus voir son pauvre étourdi d’enfant, qu’il caressait tant autrefois ; son idée fixe était qu’on l’envoyât sur mer, au bout du monde, tant loin que les vaisseaux pourraient aller. M. le juge de paix recommanda l’enfant à M. le commissaire de police de Brest, qui était de nos pays, et M. le commissaire lui trouva un bon embarquement. Toute la ville s’intéressait à ce pauvre être, qui n’était pas méchant et à qui les trois harengs de la mère Bonnard avaient causé tant de chagrin et à sa malheureuse mère aussi.

Il ne reparut dans Bellesme que plus de dix après, et il était devenu homme, et bien hâlé encore ! Il avait fait le tour du monde ; des histoires plein son sac, et je serais resté des nuits à l’écouter. Il m’avait même rapporté de Chine, en manière de souvenir, la peau d’un de nos missionnaires que les mandarins avaient écorché vif ; et je l’ai offerte à Séez, au reliquaire de saint Latuin.

Le père Gautier le reçut bien ; mais, pendant ces dix ans, le bonhomme s’était tout cassé, et la pauvre mère, quoique Adolphe lui écrivît souvent, en était morte de langueur. Il n’y avait que cette peau dure de mère Bonnard qui eût résisté au temps et aux reproches de M. le juge de paix ; tous les matins, en allant à l’hospice, il lui rappelait la malheureuse affaire comme un remords incarné.

Et c’est à coup sûr pour apaiser ce remords que la bonne femme voulut à toute force donner en mariage à Adolphe la fille aînée de sa fille, avec une dot qui ne l’enlaidissait point. Avait-elle dû en vendre, de la morue et des rouenneries, la mère Bonnard, pour cacher tant de gros sous dans sa paillasse !

Les mariés sont allés demeurer à Granville, et c’est Adolphe maintenant qui, devenu commandant d’un bâtiment pêcheur, envoie à la vieille, vieille grand-mère de sa femme, ce qu’il faut à son commerce de morue salée et de harengs saurs. Il y a toujours trois barils de harengs qu’il ne met pas sur le compte ; il prétend que ce sont les trois harengs d’il y a quinze ans qui ont fait des petits. On dit que la vieille Carabosse ne les recède pas pour cela gratis à ses pratiques.

Je ne sais par qui était revenu dans ce pays-ci le bruit qu’Adolphe avait fait la farce d’épouser, aux îles Marquises, une cousine de la reine des sauvages ; mais il paraît que ça n’était pas sérieux.

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- FIN -

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