logo : touslescontes.com
touslescontes.com est une bibliothèque virtuelle qui contient un grand nombre d’histoires puisées dans le domaine public, ou confiées par des auteurs contemporains. Des contes merveilleux, des récits historiques, des légendes traditionnelles… Des contes de tous les continents et de toutes les cultures…

Synopsis du conte... || Ce conte fait ± 10¼ pages (28240 caractères)
Pays ou culture du conte : France.

Recueil : Contes de Saint-Santin

09 - L'enfant changée en nourrice

Charles-Philippe de Chennevières-Pointel (1820-1899)

ON ne la voit plus au marché le jeudi, votre belle-soeur la Gardin, disait la jardinière à la maîtresse Alexandre, la fermière de la Radonnière, qui avait profité de la fête pour venir, brillante comme un astre, apporter elle-même une couple de canards et du beurre.

– Hélas ! répondit la maîtresse, elle est bien dans le souci, la pauvre Geneviève ; elle court après sa fille qui a voulu quitter le pays. Il n’y a plus aujourd’hui à cacher l’histoire ; en ont-ils assez marmotté depuis quinze ans, sans trop savoir au juste, les gens de Bellavilliers ! C’est bien elle-même, la pauvre Geneviève, qui a cherché son malheur ; mais la voilà à tout jamais dans un si grand, si grand deuil, qu’on ne sait plus en vérité, si la peine ne passe pas la faute.

Quand ils eurent cette enfant-là, Geneviève était forte et dodue, et le médecin lui répétait souvent que, si elle voulait prendre un nourrisson, il lui en chercherait un qui fût d’un bon profit. Ils n’étaient pas dans l’aisance, les Gardin, et ils se laissèrent tenter. Le médecin ne tarda pas à dire à Geneviève qu’il avait trouvé son affaire et qu’il fallait partir pour Paris ; elle sevra sa petiote, la donna à sa mère à elle, pour qu’elle l’élevât au petit pot, et du jour au lendemain elle prenait la diligence qu’on appelait les Jumelles ; – vous vous en souvenez bien, des Jumelles ? il n’y a pas si longtemps.

Que de fois nous a-t-elle raconté tout ce qu’elle avait vu dans Paris durant les trois jours qu’elle y passa ! elle en avait encore la tête perdue : des maisons à dix étages avec des balcons tout dorés, toutes les boutiques dorées et illuminées chacune par des centaines de chandelles, des carrosses traînés par des chevaux tout harnachés d’or, des militaires tout brodés d’or remplissant toutes les rues, toutes les dames vêtues de soie de toutes les couleurs; on était venu la chercher elle-même à la diligence dans une belle voiture dont les coussins étaient de soie ; les bourgeois qui l’avaient mandée demeuraient dans un appartement tout décoré d’or et de glaces, et de rideaux de soie, et de fauteuils couverts de soie, et les armoires et les tables et toutes les commodes en acajou ; on ne la faisait manger qu’avec des cuillers d’argent, et elle buvait que du bon vin ; la rue, au-dessous de ses fenêtres, était plus large que la route de Mortagne, et le bruit des voitures et des milliers de milliers de passants était si grand, qu’elle n’avait pu fermer l’oeil pendant les trois nuits qu’elle avait couché là. Ces bourgeois avaient déjà eu plusieurs enfants, mais ils les avaient tous perdus, et on leur avait dit qu’à Paris ils ne pourraient jamais en élever ; c’est pour cela qu’ils avaient pris le parti de faire venir du Perche une bonne nourrice qui emporterait leur enfant dans le bon air, et c’est un grand sacrifice qu’ils faisaient de s’en séparer. Elle repartit pour Bellesme, chargée de cadeaux et de robes, et avec une layette, toute du plus fin linge, pour la petite Parisienne, qui s’appelait Elfride.

Mais quand elle rentra dans sa pauvre masure de Bellavilliers, où il n’y avait ni soie ni or, et quand elle vit sa petiote bien soigneusement dorlotée par ma défunte belle-mère, mais coiffée d’un béguin tout déteint qui n’allait plus guère à sa tête, et dans le buffet un méchant morceau de lard qu’on gardait pour fêter son voyage, et plus d’escabeaux de bois que de chaises rempaillées, il lui vint mal au coeur de sa misère, et elle regretta presque d’être revenue si vite de chez les Parisiens. Pourtant elle embrassait sa fille de bon coeur, et elle avait laissé là, dans un coin, la pauvre petite nourrissonne, pour tourner, retourner, déshabiller, rhabiller sa Léontine à elle, qui était, ma foi, il faut le dire, un beau brin d’enfant. Et le soir, quand Gardin, son homme, qui était charpentier, comme vous savez, rentra de sa journée, elle lui raconta en soupant toutes les merveilles qu’elle avait vues dans Paris et les richesses des parents de la nourrissonne.

– Dire, s’écriait-elle, que notre enfant, qui est cent fois plus belle, plus gaillarde, plus gigotante que cette autre-là, n’en aura jamais autant !

Et, avant de se coucher, il fallut qu’elle essayât à sa Léontine tous les jolis petits bonnets et bourrelets, et bavettes et brassières qu’on lui avait donnés pour l’autre, et après qu’elle lui eut tout essayé, elle ne voulut plus jamais les lui retirer. Tout cela n’était pas honnête ; mais ce qu’il y eut de pis, c’est que, dès le lendemain, tant elle était folle de son enfant à elle, elle abandonna Elfride à la vieille grand’mère pour garder tout son lait à sa Léontine.

Défunt Gardin était un brave homme ; il n’approuvait point cela, il hochait la tête et il disait:

– Prends garde, Geneviève, le médecin va venir un de ces matins ; il te trouvera à l’entour de la tienne, vêtue comme une poupée, et l’autre mal soignée, et tu perdras tes vingt-cinq francs. Seras-tu bien avancée ?
– Je lui dirai que la mienne, c’est l’autre, dit-elle effrontément ; il ne l’a point vue depuis si longtemps ; il ne les démêlera pas ; des marmousettes si petites, ça n’a point encore de figure.

Elle était si agissante, cette Geneviève, qu’elle faisait de sa mère et de son homme tout ce qu’elle voulait.

– Laissez-moi donc, leur répétait-elle, embrouiller les affaires à mon idée. Nous garderons Léontine avec nous jusqu’à ce qu’elle soit grande, grande, en disant toujours aux bourgeois que l’air de Paris la ferait mourir. On nous la reprendra quelques années pour la rendre savante, et puis on la mariera avec un seigneur, et quand elle sera mariée et des écus pleins ses coffres, nous lui dirons qu’elle est notre fille, et elle nous fera demeurer avec elle dans la maison magnifique où ils m’ont fait venir. Pourvu que nous ne laissions point périr l’autre faute de soins, le bon Dieu n’aura rien à nous reprocher.

Elle guetta si bien, l’éveillée, que, le jour où l’on entendit rouler le cabriolet du médecin, elle eut le temps d’envoyer dans les champs la grand’mère avec la Parisienne ; le médecin ne reconnut point Léontine sous ses bonnets à festons superbes ; il fit compliment à la nourrice des grosses joues et de la fraîcheur du poupon, et lui-même prit soin d’écrire aux parents de la petite Elfride que le nourrisson de la Geneviève prospérait à vue d’oeil.

Au bout de trois mois, le père de la Parisienne vint à son tour ; mais au bout de trois mois un enfant ne ressemble guère à ce qu’il est quand il sort du chou, et le pauvre monsieur partit content, sans avoir vu sa vraie fille, que Geneviève avait envoyée, sur les bras de la grand’mère, à Pervenchères.

L’été suivant, la mère vint elle-même avec le père ; ils apportaient plein une voiture de joujoux, de robes pour l’enfant et de cadeaux pour la nourrice.

Comme ils approchaient de la maison, ils virent devant la porte la grand’mère assise sur une bancelle, et elle tenait une petite fille assez pâlotte à qui elle donnait à teter un chiffon emmanché dans une bouteille pleine de lait. La mère tout émue sauta à bas de la voiture et courut à cette enfant. – Ma bonne femme, demanda-t-elle, est-ce que c’est là la petite Elfride?

La bonne grand’mère, embarrassée devant de si beaux monsieur et dame, et craignant de mentir à la pauvre jeune femme, ne disait mot, quand aussitôt parut Geneviève sur la porte, qui leur dit :

– C’est par ici, madame ; venez donc voir par ici, dans le berceau.

Les parents entrèrent ; la vieille grand’mère s’écarta avec l’enfant, et on ne s’occupa plus que de la fausse Elfride, qui fut couverte de baisers et de caresses et d’attifements de toute sorte, si ce n’est pourtant que la jeune dame laissa pour la soeur de lait de la belle nourrissonne une jolie petite robe en indienne bon teint.

Tous les ans, le père et la mère revenaient ; ils revenaient toujours chargés de bonbons, et de jupes, et de chapeaux, et de corsages, et de manteaux élégants, et tous les ans une bonne petite robe chaude pour la soeur de lait. Cela dura quatre ans ainsi. Chaque année, quand il s’agissait de remmener la fillette à Paris, la Geneviève trouvait moyen de leur faire accroire que sa santé avait encore à gagner à l’air du Perche.

Enfin, la quatrième année, ils reparurent ; et du plus loin qu’elle les aperçut, la petite sauvage que tout le monde appelait Léontine, et qui jouait à ce moment-là dans les copeaux du charpentier, se mit à crier en se sauvant vers la maison :

– Les voilà ! voilà la dame et le monsieur !

On fit un paquet des belles hardes de la nourrissonne ; on laissa pour la soeur de lait tout ce qui était usé ou percé, les vieux souliers, les vieux tabliers, les vieux chapeaux, les vieux jupons, les bas troués, et Geneviève vint encore une fois jusqu’à Paris reconduire l’enfant ; mais cette fois elle pleura et sanglota pendant tout le voyage, et l’enfant aussi criait à tue-tête et ne voulait point se séparer de sa nourrice, et les parents en avaient le coeur tout serré, et on la renvoya avec de l’argent plein ses poches ; mais à tout ce qu’on lui disait pour la consoler, elle repartait de pleurer et de crier, et tous les gens qui la voyaient répétaient :

– Voilà une bonne nourrice !

C’était bien elle qui avait voulu que sa fille allât à Paris, et pourtant elle ne pouvait plus, à cette heure, endurer la séparation. Quand elle fut revenue à Bellavilliers, elle perdit pendant des mois et des mois le boire et le manger ; elle ne pouvait voir la pauvre petite Elfride ; elle rendait la vie dure à son homme, à sa mère, aux voisins, à tout le monde.

– Pourquoi ne me mandent-ils donc pas, comme ils m’avaient promis, des nouvelles de l’enfant ? radotait-elle tous les jours. Quelles gens sans foi, quels coquins que ces bourgeois! – Oh ! je te ferai payer cela ! disait-elle à la petiote ; et la grand’mère était obligée de garer Elfride des fessées de cette furieuse.

Mais, dans ce temps-là, ma pauvre belle-mère fut prise de la grande maladie qui avait fait mourir tant de monde à Moulins-la-Marche. Pendant qu’on allait lui chercher le bon Dieu, elle nous fit venir, mon homme et moi, et elle nous mit au courant de la vilaine histoire et nous fit promettre à tous deux de nous charger de la petite que Geneviève n’aimait point, tout en nous recommandant bien de cacher le secret, pour que son fils et Geneviève n’allassent pas en prison. Dès que le bon Dieu fut venu et que la mère Alexandre fut morte, nous emmenâmes l’enfant comme pour en soulager ses parents, dont la gêne était devenue plus grande, et Gardin et sa femme demeurèrent tout seuls dans leur maison.

Un beau dimanche, Gardin vint manger la soupe avec nous et nous dit que Geneviève était partie pour Paris et qu’elle allait, avec son bon certificat, y chercher un autre nourrisson. Mais, sitôt que Gardin eut le dos tourné, nous nous fîmes, Jacques et moi, la même réflexion:

– Ça n’est pas pour élever un autre enfant au biberon qu’elle est allée là, la Geneviève ; c’est pour voir sa fille.

Huit jours, quinze jours se passèrent, point de nouvelles ; enfin, au bout de trois semaines, elle reparut ; elle était comme folle, – et point de nourrisson, comme vous pensez bien. – Son homme, qui savait que la pauvre mère Martin nous avait raconté l’affaire, venait nous répéter les lamentations de la Geneviève.

– Je l’ai vue, disait-elle, notre Léontine. Ah ! Seigneur Dieu, comme ils la traitent ! Elle ne m’a quasi point reconnue ; je ne veux point qu’elle reste là ; ils la rendent toute fière ; ils l’empêchent de jouer, de courir et de chanter. Elle est bien vêtue, c’est vrai : on dirait une princesse ; mais ils lui ont, à coup sûr, monté la tête contre moi ; elle rougissait de se promener avec moi dans les belles promenades ; on la tient des journées entières à lire dans des livres ; on lui mesure la soupe et la chair, et tout : elle ne mange point son content, cette enfant-là. On avait l’air de craindre que je ne lui rapprenne à parler comme chez nous. On se moquait de mes façons de dire ; elle a oublié les petites chansons qu’elle savait si bien chanter ; on lui met des robes toutes découvertes des épaules et des bras ; on l’enrhumera. Je faisais la sourde oreille, mais j’entendais bien, au bout de quinze jours, qu’on avait assez de moi. Sont-ils ingrats, ces bourgeois, moi qui leur ai donné une si belle fille, le sang de mon sang, à la place d’une grimaude ! Je ne veux plus qu’elle reste là, la Léontine ; ils me l’abîmeraient avec leurs mauvais soins ; et puis elle ne m’aimerait plus, elle ne voudrait plus de moi pour sa mère ; je ne veux plus qu’elle y reste. Je vais leur rendre la leur et reprendre mon bien ; qu’ils s’arrangent.

Et tout la journée elle ne répétait plus autre chose : – Je ne veux pas qu’elle y reste ; chacun son bien.

Là-dessus, Gardin n’était point sans inquiétude ; il craignait la prison, le brave homme.

– Faut de la patience, disait-il à sa femme ; nous trouverons peut-être un moyen.

Mais elle, elle était comme une lionne, et de patience ni de moyen, elle ne voulait entendre parler.

Il obtint pourtant qu’ils iraient ensemble chez l’avocat de Bellesme, dût-il leur en coûter dix sous, dût-il leur en coûter vingt sous.

Tout en suivant la route à travers la forêt, ils se disaient : – Comment lui conter cela ? Il nous donnera sûrement un bon conseil pour ne pas aller en prison ; mais pourtant faut pas trop lui en dire.

Si bel et si bien que, quand ils mirent le pied sur les degrés de sa porte, ils ne savaient plus trop comment ils allaient s’expliquer ; et c’était bien pis quand la gouvernante les eut fait monter dans la chambre.

– Qu’est-ce que vous voulez ? leur dit l’homme de loi.
– Il y a eu, dit Gardin, il y a eu une erreur de commise.
– Quelle erreur ? leur dit l’avocat en les regardant fixement à travers ses lunettes.
– C’est des nourrissons, répondit la Geneviève. Il y en avait deux, on a rendu l’un pour l’autre ; il n’y a pas grand mal à ça, n’est-ce pas, monsieur ? Mon homme voit toujours tout en noir. Il suffit qu’on reprenne l’un et qu’on rende l’autre, est-ce pas vrai ?
– Ma bonne femme, dit l’homme de loi, si vous voulez que je vous entende, il faut mieux s’expliquer que cela. Quels étaient ces nourrissons ? à qui étaient-ils ?
– Il y avait donc mon enfant, dit la Geneviève, et puis on m’a donné une Parisienne. Les bourgeois ont pris la mienne, croyant que c’était à eux ; ils m’ont laissé leur petiote ; je voudrais à cette heure ravoir la mienne à toutes forces et qu’ils reprennent ce qui leur appartient.
– Mais, madame, dit M. l’avocat, commençant à comprendre et à leur parler très-gravement, si c’est vous qui avez fait le changement, ça n’est pas si simple que cela, et votre homme et vous, selon que vous auriez mis là dedans de mauvaise intention, vous pourriez bien vous être attiré là une peine terrible. L’autre enfant, la Parisienne, où est-elle ?
– Où elle est ? répondit tout de suite Gardin ; elle est chez notre beau-frère, chez les Alexandre, à la Radonnière ; ils en prennent bien soin, et elle est bien gentille, et elle est gaillarde comme il n’y en a pas.
– Bon, dit M. l’avocat ; avez-vous prévenu les parents ?
– Non point, monsieur ; j’voulions vous consulter.
– Et qu’est-ce qui leur prouvera que celle que vous avez gardée ici est bien leur fille et non pas celle qu’ils ont reprise chez eux ?
– Ah ! monsieur, dit la Geneviève, point embarrassée du tout, il fallait que cet homme-là n’eût point d’yeux dans la tête ; il a vu deux fois cette enfant, et elle lui ressemble comme deux gouttes d’eau, tandis que la mienne est bien des fois plus belle.
– Mais quelle raison vous engageait à vous séparer de la vôtre pour la donner à des étrangers?
– Oh ! pour cela, monsieur, dit Gardin, c’est une idée de ma femme à laquelle je n’ai jamais rien compris. Je fais mon métier de charpentier bien honnêtement, tout le monde vous le dira ; le reste, ça n’est pas ma faute.
– Et les parents, où demeurent-ils ?
– A Paris, dit Geneviève ; et elle lui indiqua l’adresse si clairement, qu’il n’y avait pas à se tromper d’une porte ; on y serait allé, comme elle, les yeux fermés.
– Retournez-vous-en chez vous, leur dit M. l’homme de loi, et attendez de mes nouvelles.
– Il n’y aura point de prison ? demanda Gardin en se retournant, comme il tenait déjà la clenche ;
– Cela ne dépend point de moi, répondit M. l’avocat ; mais je vais faire le plus pressé. Bonsoir.

Et ils revinrent, la tête assez basse, tous deux à Bellavilliers.

Il n’y avait pas quatre jours de cela, je m’en souviens comme si j’y étais encore ; nous étions en train de faner l’herbe dans le pré du fond, le plus vaseux ; nous vîmes M. l’avocat de Bellesme avec un monsieur et une dame et une belle petite demoiselle qui entraient dans le pré par la brèche qui est du côté du moulin ; tout de suite ils demandèrent à la Marguerite, la fille à la Martin, et qui travaillait le plus près de l’échalier, si la petite Léontine n’était pas par là. – La Marguerite se retourna de mon côté et me cria : Cette dame demande où est-ce qu’est Léontine. – Je compris bien sans peine ce que venaient chercher ces gens-là, et je leur dis en m’avançant : Je m’en vais la querir, Léontine ; – et la jeune dame aussitôt, se mettant à marcher aussi vite que moi, me disait : Attendez-moi, la maîtresse, ne la dérangez pas ; je veux aller avec vous ; où est-elle donc ? Que fait-elle ? Est-elle bien portante ? Est-ce une bonne petite fille ? Il ne lui a rien manqué, n’est-ce pas ? Elle ne vous a pas trop tourmentés?

La pauvre chère dame, on voyait qu’elle aurait voulu courir, et qu’à peine pouvait-elle se tenir debout. Et devinez ce que faisait Léontine : elle avait quitté l’autre pré, celui qui touche notre maison, où elle était censée garder les vaches avec mon gars et ma petiote, pour s’en aller, les galopins qu’ils étaient, secouer les griottes du grand griottier au coin de la cour de la ferme, sur le chemin qui nous sépare de la Pilière. Ma Clémence et la Léontine étaient sous l’arbre qui se barbouillaient de griottes jusqu’aux oreilles, tandis que le gars était grimpé dans le fin haut de l’arbre et en cassait toutes les branches pour en faire tomber les trochets. Quand elle nous vit tournant la haie, j’eus beau l’appeler : Léontine ! Léontine ! la vue de la belle dame et de la petite demoiselle, – elle était si timide ! – la fixa en terre, et elles ne bougeaient, Clémence ni elle, pas plus que deux pieux. Les larmes venaient aux yeux de la dame à chaque pas que nous faisions vers elle, et la pauvre femme se mit à sangloter si fort en embrassant l’enfant, que celle-ci, un brin effrayée, ne put s’empêcher d’en faire autant. – Veux-tu de moi pour ta maman ? lui dit-elle ; tiens, voilà une petite fille qui te dira que j’aime bien les petits enfants et que je les soigne bien, et tu auras des belles robes comme elle, et des bonbons et des griottes comme celles-là tous les jours. – La sauvage, tout effarouchée encore, s’était rejetée la tête dans mon tablier ; mais peu à peu, la dame lui donnant une main et moi l’autre, on la ramena vers notre maison. La voiture dans laquelle ils étaient venus de la ville avait toutes ses poches garnies de joujoux ; on les étala sur notre grande table. Mais, malgré cela, la Léontine n’osait point trop s’écarter de moi, et la mère et le père avaient beau vouloir l’attirer sur leurs genoux, elle en glissait toujours pour revenir se fourrer dans mes jupes. Nous offrîmes à la dame une écuelle de lait et au monsieur un verre de cidre ; la pauvre dame ne songeait qu’à sa fille, et elle me prenait les mains et elle me remerciait de ce qu’elle n’était point morte faute de soins. La petite n’était pas de ces plus pesantes, mais elle n’était pas chétive non plus ; le bon air nourrit dans nos pays, et de ce que mes enfants avaient mangé depuis deux ans, elle en avait mangé sa part. Faut bien être un peu chrétien.

– Voilà, me dit tout bas la dame, en me montrant la vraie Léontine, une enfant que vous rendrez à sa mère ; je ne veux pas la voir, cette femme ; ce qu’elle a fait là mériterait de bien grandes peines, et peut-être que plus tard elle en sera trop punie par Dieu. Si l’enfant perdait sa mère, vous me le feriez savoir, et je me souviendrais toujours qu’elle a été ma fille à moi, et que je l’ai bien caressée, pendant que la vraie mienne, ma vraie petite Elfride, était maltraitée et abandonnée par sa nourrice. – Mais, mon Dieu, reprenait-elle en dévorant sa fille des yeux, faut-il qu’on nous l’ait si bien cachée ! c’est la vraie image de son père !

Il fallut bien que je m’en allasse avec eux jusqu’à Bellesme et que je restasse deux, trois jours avec eux à la Croix-d’Or, pour habituer la sauvage à sa mère. Cela me fit tout de même, comme vous pensez, un gros crève-coeur quand j’embrassai cette enfant pour la dernière fois et quand je vis leur voiture partir pour Rémalard ; elle était craintive, la petiote, mais elle avait le fonds caressant, et, en vérité, entre Clémence et elle, je ne faisais plus grande différence. Les braves gens avaient pourtant fait ces jours-là, pour me consoler et nous payer de nos dépenses, bien des fois plus que nous ne méritions.

C’est la pauvre Léontine, celle à Geneviève, qui avait pleuré, elle aussi, en se séparant de la dame, et il faut dire que la dame, malgré la joie qu’elle avait de retrouver sa fille, n’avait pu s’empêcher de fondre en larmes en laissant l’autre malheureuse enfant entre les mains de mon homme. Elle avait déposé chez nous toute une grosse caisse de hardes et de jouets et tout le bon linge qui jusque-là servait à Léontine. Alexandre prit une brouette et conduisit l’enfant et le bagage chez les Gardin. Ça fut une grande surprise, et Geneviève sauta sur sa fille comme une folle, et dans le premier moment Léontine fut si bien aise de retrouver un visage de connaissance, qu’elle fit bonne mine à sa mère, et quoique le lard et le fromage ne fussent guère à son bec, elle lui beurrait cela de tant de câlineries et de contes et de chansons, qu’elle vint à bout de la rhabituer au pays, et elle lui fit pour son petit lit une couette qui était haute comme une montagne.

Tout alla bien jusqu’à ce que Léontine eut atteint le grand âge de raison, vers les quatorze, quinze ans. Geneviève avait fait durer tant qu’elle avait pu tous les morceaux de ses belles robes brillantes, et elle ne pouvait s’empêcher de parler tous les soirs de Paris et de ce qu’elle y avait vu, et des beaux meubles et des belles vaisselles, et des belles boutiques, et la petite fille, de son côté, se souvenait de bien des choses ; car ce qu’on a vu à six ans, on s’en souvient toute sa vie. Elle se rappelait les riches demoiselles qui étaient alors ses amies et qui jouaient avec elle dans les jardins des palais du roi, et des couchettes et des commodes de ses poupées, autrement belles et vernies que le lit et la huche de la pauvre Geneviève, et la mère lui disait imprudemment : Ah ! si je ne t’avais pas aimée comme je t’aime, tu aurais eu tout cela. Et la fillette commençait presque à reprocher au fond de son coeur à sa mère de l’avoir tant aimée et de l’avoir, faute de patience, ramenée dans la misère.

– Te rappelles-tu, lui disait Geneviève sans songer à mal, pendant que le soir elles faisaient du filet autour d’un méchant oribus, – et ce filet, entre nous, c’est un métier de perdition, car pendant que va la navette, la tête trotte plus vite encore, – te rappelles-tu cette grande lampe toute dorée auprès de laquelle la bourgeoise et toi regardiez des images et cousiez des petites broderies ?

Ou bien, quand elles revenaient de chercher un paquet de soie et quand elles s’embourbaient avec leurs sabots dans la crotte des chemins de la bruyère, elle lui disait :

– Ah ! si nous avions là un des carrosses de la bourgeoise de Paris !
– On ne les verra donc plus jamais, ces bourgeois ? répétait Léontine ; me reconnaîtraient-ils encore à cette heure ?

Quand elles venaient à la ville apporter leurs paniers de fraises, la petite ne pouvait s’empêcher d’aller rôder sur la promenade à l’entour de la voiture de Nogent. Elle avait appris que c’était par là que venaient les voyageurs de Paris, et l’on eût dit qu’elle attendait toujours je ne sais quoi de ce côté-là. Pierre, le voiturier de Mortagne, a raconté dernièrement à des voisins de chez nous qu’il y a longtemps déjà, il avait trouvé un matin au pied de la côte d’Éperrais, tout à côté du calvaire, une galopine qui tenait un panier de fraises comme ceux-là, et qui lui avait demandé si sa voiture allait à Paris. Pierre, qui aime à plaisanter, lui répondit qu’il y allait, mais par correspondance.

– Voudriez-vous point, lui dit la fille, vous charger de porter ça à ma mère de Paris ?
– Si tu ne les emballes pas mieux qu’avec une feuille de fougère, il n’y en aura plus une seule dans le panier avant d’arriver au Pin, dit Pierre en riant ; et il fouailla sa bête.

Un dimanche que nous sortions de vêpres et que nous causions des marchands de filet, qui ne donnaient plus beaucoup de travail à ce moment-là, elle me dit bonnement :

– Moi, j’ai envie d’aller querir de la besogne à Paris ; je suis sûre que je retrouverais bien la maison où j’ai été élevée ; nous ne sommes point heureux chez nous.

Je n’osai point lui conter ce que m’avait dit la dame en la quittant ; j’avais peur en moi-même qu’il n’en arrivât mal à la Gardin. Depuis la mort de son homme, ils n’étaient point heureux, c’est vrai ; avec ça, la Léontine était coquette et ne pouvait se passer d’attifements. Une fille qui avait porté des loques de soie jusqu’après sa première communion ne pouvait se contenter, comme nous, de méchante cotonnade ; tout leur pain y passait, et si la pauvre Geneviève en geignait tout doucement :

– Il fallait me laisser chez les autres, lui disait la Léontine ; je ne vous plais pas comme ça, eux me trouvaient à leur idée et me comblaient de bien ; il ne fallait pas me reprendre.

On a su par la femme à David, l’aubergiste, qu’elle était venue, il y a six mois, la prier de l’aider à écrire une lettre, parce que chez la Geneviève il n’y avait, comme vous pensez, ni papier ni plume, et qu’elle-même, la Léontine, avait oublié le tout petit brin d’écriture qu’elle avait su dans le temps passé ; et dans cette lettre elle demandait à une dame de Paris de la prendre à son service, quand ce ne serait que pour laver la vaisselle et raccommoder les torchons. Mais, quelques jours après, elle vint faire lire par la femme à David une réponse où on lui disait qu’elle ne devait point quitter sa mère, et que supporter honnêtement la misère en soignant sa mère lui serait un grand mérite aux yeux de Dieu et des gens qui s’intéressaient à elle, et patati et patata, ajoutait la femme à David.

Ce qui devait arriver arriva. Elle y est retournée l’autre semaine, dans son Paris ; elle a dit à celle-ci qu’elle avait une place dans une bonne maison, où toutes les servantes portaient chapeau ; elle a dit à celle-là qu’un voyageur lui avait promis mariage. Hélas ! mes amies, à l’heure qu’il est, Paris l’a peut-être déjà jetée à son fumier, comme on dit qu’il en a jeté tant d’autres.

* Ce conte est dans le domaine public au Canada, mais il se peut qu'il soit encore soumis aux droits d'auteurs dans certains pays ; l'utilisation que vous en faites est sous votre responsabilité. Dans le doute ? Consultez la fiche des auteurs pour connaître les dates de (naissance-décès).

- FIN -

Biographie et autres contes de Charles-Philippe de Chennevières-Pointel.

Pays : France | Corriger le pays de ce conte.
Mots-clés : avocat | bourgeois | charpentier | médecin | nourrice | nourrisson | Paris | petiote | Retirer ou Proposer un mot-clé pour ce conte.
Proposer un thème pour ce conte.

Signaler que ce conte n'est pas dans le domaine public et est protégé par des droits d'auteurs.


© Tous les contes | Hébergé par le Regroupement du conte au Québec.
Concept et réalisation : André Lemelin

à propos | droits d'auteurs | nous diffuser | publicité | ebook/epub

haut


Ajouter des contes sur touslescontes.com
Signaler une erreur ou un bogue.

Des contes d'auteurs et de collecteurs : Grimm, Perraut, Andersen... Des contes traditionnels: Blanche neige, Le trois petits cochons, Aladin, ou la Lampe merveilleuse... Des contes français, chinois, russes, vietnamiens, anglais, danois...