touslescontes.com est une bibliothèque virtuelle qui contient un grand nombre d’histoires puisées dans le domaine public, ou confiées par des auteurs contemporains. Des contes merveilleux, des récits historiques, des légendes traditionnelles… Des contes de tous les continents et de toutes les cultures…

Synopsis du conte... || Ce conte fait ± 8¼ pages (22770 caractères)
Pays ou culture du conte : France.

Recueil : Contes de Saint-Santin

11 - L'oiseau

Charles-Philippe de Chennevières-Pointel (1820-1899)

IL y avait à l’hospice de Bellesme une petite soeur de charité si éveillée, si jeune, si preste, si leste, si gaie, si vive, si caquetante, si trottinante, si maigrette, si blanchette, si proprette, si follette, si finette, si guillerette, qu’on l’avait surnommée l’Oiseau.

Elle ne trottinait pas, elle voletait en marchant, et par-ci par-là un petit coup de bec, mais pour picoter seulement. Elle était à tout, elle était partout ; on ne pouvait rien désirer qu’elle ne l’eût deviné ; on ne pouvait rien demander qu’elle ne l’eût dans ses poches ; – jamais gênée, toujours le mot pour rire, jouant avec les enfants de l’ouvroir, émoustillant toutes ses soeurs, la dernière couchée, la première levée, courageuse comme un lion, la tête grosse et mouvante juste comme celle d’un pinson.

Les jeunes filles de la ville ne pouvaient s’en passer, et il n’était point de jour qu’elles ne vinssent babiller et piétiner avec elle dans les escaliers et les corridors de l’hôpital, ou à sa lingerie ou à sa chapelle, car elle était tout, lingère, maîtresse d’ouvroir, sacristine ; elle était l’âme et la joie et le lutin gâté de la maison.

C’est vrai qu’elle avait la main à tout, voire certains jours à la cuisine, qu’elle laissait même un tantinet brûler ; s’il manquait une oreille à la biche de la statue de saint Gilles, vite elle la lui refaisait en papier, pour que rien ne manquât, quand les bonnes femmes viendraient se faire dire des évangiles à la fête du saint qui profitait tant à l’hospice.

Les pauvres l’adoraient ; elle les faisait endêver, mais si mignonnement, que tous ces malheureux couraient après elle. – Et, s’il vous plaît, son franc parler avec MM. les administrateurs et les gros bonnets de la ville aussi bien qu’avec vous et moi.

On ne connaissait qu’elle à l’hospice ; on ne pouvait planter un clou sans elle, et l’ingrate, au fond, elle ne nous aimait pas ; elle ne se plaisait point avec nous ; elle s’ennuyait. Oui, elle s’ennuyait, et parfois ne s’en cachait guère. Elle regrettait son hôpital de Montmartre et trouvait que notre ville n’avait pas d’agrément. Elle qui s’agitait du matin au soir et n’avait jamais le temps de manger ni de boire, sa vie lui semblait parmi nous trop molle et monotone : elle rêvait d’une vie plus active, plus trémoussée, d’une agitation plus endiablée, plus dévouée encore.

Elle écrit à Paris, rue du Bac. – A Paris, pas plus qu’à Bellesme, on ne savait rien lui refuser. – Elle fait son petit paquet ; ses soeurs et tout le quartier de l’Ormeau entouraient la voiture en pleurant ; elle avait elle-même, dit-on, une petite larme dans le coin de l’oeil. Mais les chevaux se mordent, le fouet claque, la diligence roule, la voilà partie.

– Vous voulez du mouvement ? fit la supérieure générale ; vous en aurez, mon enfant.

Et on l’embarque pour le bout du monde, mille lieues par delà les grandes Indes : elle ira panser des soldats et retirer de l’eau des petits Chinois.

Quand elle fut au large de la mer et le vaisseau bien ballotté, elle n’en fut pas plus étonnée. Vents ni roulis ne lui faisaient rien ; sur ce méchant corps si sec, le mal de mer n’avait point prise.

Mais voilà que devant la cornette, la cornette aux grandes ailes blanches, les marins n’osaient plus chanter leurs chansons, qui ne sont pas des cantiques de mijaurée. Cela la gênait plus qu’eux, car là-bas, à Bellesme, dans la cour de l’hôpital, danser des rondes en chantant avec les enfants de la classe, c’était le meilleur de son temps.

Savez-vous ce qu’elle fit ? A ces grossiers mariniers, elle leur apprit à chanter les chansons qu’on chantait à l’hôpital de Bellesme :

                Le docteur de not’village
                Est un médecin fameux.

Ou bien :

                Dans la Normandie
                Les petits enfants
                Mang’ de la bouillie
                Parc’ qu’ils n’ont pas d’dents.
                L’empereur de Chine
                Quand il a trop bu
                Fait la plus laid’ mine
                Qu’on ait jamais vue.

Ou bien :

                Ma grand’mèr’, me v’là soldat,
                Soldat pour la grand’ guerre ;
                Fait’-moi faire un havre-sac
                Pour mett’ tout’ mes affaires ;
                Baillez-moi mon grand capet,
                Car j’ vas tuer tous les Anglais.

Je ne sais comment, en vérité, la patience lui dura pendant les trois mois qu’on vogua sur la grande mer, sans voir ni pommier ni clocher.

La maison flottante, à certaines heures, lui semblait un brin étroite, et elle trottait courageusement du pont à la cale, à la façon de l’écureuil dans sa cage. Comme l’Oiseau n’avait jamais su de quelle farine étaient les miettes qu’elle becquetait au réfectoire, elle ne faisait point de différence entre le biscuit de mer qu’on casse à la hache et le bon pain de pâte ferme et bien boulangé de Bellesme. L’air salé nourrissait ses petits membres, et le biscuit de mer rendait à ses fines dents le même service qu’aux chardonnerets la sèche, où ils aiguisent et nettoient leur bec. Elle se disait le matin, se réveillant dans sa cabine, en guise de gazouillement après ses menues dévotions :

– Ah ! si mes soeurs de Bellesme me savaient balancée sur une si grande plaine d’eau ! En voilà de l’espace ! En voilà du voyage ! Du ciel, du vent, des jours au bout des jours et des vagues sur des vagues ! Elles qui ont tant de mal à recueillir goutte à goutte quelques pipes d’eau dans leur citerne, et qui se croient au bout de la terre quand on les laisse s’échapper, pour une retraite, jusqu’à Alençon, à une dizaine de lieues du clocher de Saint-Sauveur ! Mais aussi je verrai de mes yeux des choses qu’elles ne voient que dans les lettres des missionnaires de nos maisons de Lazaristes. – Moi, je verrai des maladies et des malades qui ne ressemblent point à ceux de nos hospices, – et des remèdes nouveaux composés avec des plantes qui ne fleurissent point dans les plates-bandes de notre jardin. – Moi, je manderai par écrit à la soeur Joséphine comment elle devrait s’y prendre pour faire la soupe à ses invalides avec les nids que les hirondelles viennent accrocher aux fenêtres de nos bourgeois.

Son chapelet et ces belles espérances la soutinrent cahin-caha jusqu’à Chandernagor, où le malheur voulut qu’elle touchât, pour quelques heures, le plancher des vaches. Son premier mouvement, toutes vacillantes qu’étaient ses jambes, et malgré le grand chaud qu’il faisait, la dirigea vers la chapelle de l’Hôtel-Dieu. Mais, au moment où elle traversait la place de la Charité, elle vit un soldat qui tournoyait sur lui-même en chancelant et portait la main à sa tête, comme s’il eût reçu un coup de biscaïen. Ce traître coup-là, c’était le soleil qui, de son haut, l’avait asséné d’aplomb, et la tête du pauvre soldat s’embrasant comme poudre, d’une fureur subite, il tira son sabre et, fendant l’air au hasard, il le fit tomber d’estoc, et avec un juron abominable, sur le nez de la petite soeur, laquelle, charitablement, travaillait à l’entraîner vers l’hospice. Le méchant petit nez qu’elle avait alla rouler, on ne sait où, dans la poussière de la place, et ce nez était si menu, qu’on eut beau chercher à droite et à gauche, on ne put jamais le retrouver.

Un vieux derviche tourneur, qui tournait à quelques pas de là, ne peut s’empêcher de dire, quand, le visage tout ensanglanté, elle passait à portée de sa voix : – C’est bien fait ; qu’avait-elle à venir tourner si loin de son pays, cette petite prêtresse du Dieu qui veut que l’on tourne dans la vie, non chacun pour soi, mais les uns pour les autres ? Ne pouvait-elle tourner autour de la pagode de son village ? Qu’ont ces chrétiens à ne pouvoir tourner sur place ? – Toutefois, les ouvriers indiens sont si industrieux que, dans la première boutique d’orfévre qu’elle avisa, on lui refit, séance tenante, un nez nouveau, sensiblement plus fort que celui qu’elle avait perdu, et un second de rechange pour les dimanches, celui-ci en bec de corbin, pour varier un peu, et non plus droit comme l’autre de l’ancien temps.

Le capitaine de navire, s’étant pourvu de charbon pour le restant de la traversée, rembarqua tout son équipage, sans oublier l’Oiseau, et se dirigea vers la Cochinchine. Arrivés à la hauteur des côtes de Cambodge, ils firent rencontre d’un bateau de pêcheurs de perles, qui leur apprit qu’une peste affreuse ravageait ce royaume-là : – C’est mon affaire, dit aussitôt l’Oiseau ; – et elle supplia qu’on la mît à terre. – Soit, fit le capitaine, mais vous direz au roi de ma part qu’il me répond de vous.

L’Oiseau, aussitôt débarquée, se mit à soigner les premiers malades qu’elle rencontra, avec justement les mêmes remèdes dont on avait usé à Bellesme durant le dernier choléra, et les mourants s’en trouvèrent si bien, que la santé peu à peu revint dans le pays. Ce que voyant, les gens de là la prirent pour une sorcière et commencèrent à l’adorer. Le roi, qui voulait être adoré tout seul et mettait l’adoration de ses sujets bien au-dessus de leur santé, devint jaloux de la sorcière, et il n’eût pas demandé mieux que de s’en débarrasser. Mais elle ne lui laissa pas longtemps ce souci ;  car ayant su que la peste, chassée du Cambodge, avait pris la route du royaume de Siam, elle courut après la peste, lui donnant la chasse sans trêve ni merci. Elle arriva à Siam juste comme le roi tombait malade, si malade, si malade, si malade et si vert, et si noir, et si bon à enterrer, que tout le monde se sauvait de son lit. Elle le pansa : Dieu le guérit, comme disait un bonhomme d’autrefois ; mais l’Oiseau en acquit par tout le royaume une immense renommée.

Quant au roi de Siam lui-même, il avait été si touché des soins qu’elle avait pris de sa royale maladie, et il avait ri de si bon coeur du ton de baguette cinglante dont elle faisait valeter les courtisans et les vizirs et les plus hauts officiers du royaume, que le jour où il célébra dans son palais, par un festin magnifique, le retour de sa précieuse santé, il offrit devant tous à la bonne petite soeur d’être reine de Siam, ni plus ni moins : – Vous me soignerez, dans mes vieux ans, mieux que tous les charlatans de mon royaume, et vous mettrez à la raison tous les pillards et tous les coquins de ma cour. Vous laisserez là votre cornette et votre guenille noire, et vous vous habillerez de brocard d’or et vous vous coifferez d’un bonnet de pierreries. – Elle éclata de rire sans plus de façon au nez du roi, et lui dit : – Hélas ! hélas ! mon bon seigneur, que me proposez-vous là ? Connaissez-vous une honnête femme qui ait à la fois deux maris ? Parce que je n’ai point de couronne sur la tête, je vous fais l’effet d’une pauvresse ; sachez, mon brave Sire, que je suis mariée au Roi des rois, à l’Empereur des empereurs ; son empire n’a point de frontières ; la vie et la mort sont ses esclaves ; les montagnes et les collines dansent devant lui ; son diadème est d’épines ; le soleil et les étoiles sont les diamants de son manteau. Telle que je suis avec ma cornette et ma robe noire, il m’assoira un jour à sa droite ; tous les infirmes de la terre sont ma famille et mes sujets. Donnez donc à une moins ambitieuse la moitié de votre chétive puissance. Moi, j’ai voulu pour mari Celui dont le règne n’a point de fin, et souffrez que je retourne dans les pays qui se prosternent devant lui. – Et elle prit congé du roi avec une belle révérence.

La justice n’est pas de ce monde, et les hommes n’en ont le sentiment que ce qu’il faut bien strict pour manoeuvrer ici-bas, avec anxiété, en vue du jugement de par delà. La preuve en est que la petite soeur étant retournée à Cambodge, le roi, dès qu’elle parut, s’emporta en une grande colère et la fit saisir par ses gardes : – Çà, ma mignonne, lui cria-t-il d’une voix terrible, dans tous les pays apprivoisés on coupe l’aile aux oiseaux pour les empêcher de s’envoler hors portée de la maison de leur maître. Vous vous êtes, je l’ai appris par mes courriers, envolée beaucoup trop loin ; mon honneur m’oblige à vous rogner un bout d’aile. Où est la main qui a pansé les plaies de mon ennemi ? C’est celle-là ? Bien, qu’on la lui coupe. – Et d’un coup de hachette on lui abattit la main droite.

La voilà donc manchote et bien embarrassée pour repasser, plier et recoiffer sa cornette ; bien gênée aussi pour attacher les compresses sur les plaies des blessés. L’ouvroir de Bellesme lui revint à cette heure à l’esprit ; plus moyen d’enfiler les aiguilles des enfants. A quoi bonne dorénavant ? A faire la classe et le catéchisme aux petits des Indiens et aux petits des Chinois.

Mais le plus embarrassé était le roi du Cambodge, qui n’osait plus, dans cet état, la renvoyer à l’amiral, sachant bien que ce méchant poignet-là lui coûterait pour le moins une province ou deux, et que chacun des cinq doigts valait, au plus bas prix, une ville de cinquante mille âmes, sans compter le pillage de son palais d’hiver et de son palais d’été. Aussi, après lui avoir fait cadeau d’un énorme ballot de fine charpie, la plus fine qu’on put trouver dans Cambodge, expédia-t-il notre estropiée, avec beaucoup de cérémonie, sur un navire qui faisait voile vers le fleuve Jaune.

C’est à l’embouchure de ce fleuve que s’accomplirent les dernières mésaventures de la pauvre oiselette.

Dès le lendemain de son arrivée à l’embouchure du fleuve Jaune, elle n’eut rien de plus pressé que d’aller voir si, par hasard, quelque nouveau-né chinois ne flotterait pas, abandonné dans les roseaux, comme jadis le petit Moïse. Elle en aperçut un, en effet, et elle ne put résister à l’envie de le retirer seule hors de l’eau. Cette Oiseau ne doutait jamais de rien. Au lieu d’aller querir l’aide d’une autre bonne soeur à la chrétienté voisine, elle entra résolûment dans le fleuve, et non pas jusqu’à la cheville, mais jusqu’au menton. Aussi, qu’advint-il ? Juste au moment où elle saisissait de ses deux bras le pauvret, balancé sur une vieille planche de jonque échouée dans les herbes, voilà qu’un requin qui guettait l’enfant se jette sur la petite soeur et, d’un bon coup de mâchoire, lui coupe net la jambe gauche, et je crois bien qu’il eût avalé le reste si elle ne l’eût épouvanté du cri qu’elle fit. – Mais, en Chine, vous savez comme les gens sont adroits et comme ils imitent bien tout ce qu’on leur donne à copier. Le premier tourneur qu’elle rencontra lui refit une jambe si solide, si dure à la fatigue et si bien articulée, qu’elle ne se lassait jamais et que la jambe droite ne pouvait pas la suivre.

Notre pauvre Oiseau n’eut pas plus de chance avec ses petits écoliers. Après le Signe de la Croix et le Je crois en Dieu, la première chose qu’elle leur avait appris, c’était à faire des bonnets d’âne et des flèches en papier et à se darder les uns et les autres. Mais les malins ne tardèrent pas à se darder avec d’autres flèches que du papier, si bien qu’au beau milieu de la classe, dans un instant où elle se croyait si sûre de la tranquillité des écoliers qu’elle avait  les yeux baissés pour coudre, elle reçut dans le coin de l’oeil droit une petite flèche si pointue et si effilée, que l’oeil en fut crevé du coup. – Par bonheur, les oculistes et les opticiens chinois sont si adroits, qu’on lui refit, en moins de rien, un oeil de verre dont elle voyait mieux que de l’autre.

Ainsi, pour avoir quitté Bellesme, elle avait perdu en quelques semaines son nez, sa jambe, son bras, son oeil. Pauvre, pauvre Oiseau ! Vous-même, sans y songer, le murmuriez tout bas entre vos chapelets : Oh ! si à Bellesme ils me savaient dans cet état ! – Pour coriace que l’on soit au mal, pour insoucieux de votre propre défroque que vous ait fait l’habitude de manier les plaies du prochain, il est dur, en vérité, de pâtir loin de tout visage ami et de sentir qu’on va vous creuser votre fosse dans une terre qui ne vous connaît pas. Or, il ne faut pas faire beaucoup de chemin pour être loin de chez soi. La terre est grande, non par son étendue, puisque les jambes d’un homme peuvent l’arpenter aisément ; mais elle est immense par le nombre infini des êtres qui grouillent sur elle, et qui, par la multitude entrecroisée de leurs affaires et de leurs passions et par l’épaisseur de leur foule, vous séparent de ceux que vous hantez et chérissez d’enfance ; et pourquoi démarrer, grand Dieu? et à quoi bon perdre de vue son clocher ? quels arbres ont plus belle verdure que les arbres du pays qui vous a nourri ? quelles plus belles fleurs que celles du jardin paternel ? où peut-on faire autant de bien et d’une manière plus discrète et plus sûre que là où l’on sait, sans les avoir étudiés, les besoins et les misères et les douleurs de chacun ?

Pour le coup, c’en fut assez : elle pensa qu’un oeil, un nez, un bras, une jambe, lui feraient, aux yeux du bon Dieu, un assez joli trophée dans le garde-reliques des martyrs. Elle demanda à revenir à Bellesme, bien qu’au fond, par coquetterie, elle fût assez soucieuse d’y reparaître dans cet état. Mais elle se disait : J’y serai encore mieux reçue que dans ce Paris où les gens ne vous jugent que sur la mine, où pour se débattre il faut avoir bon pied, bon oeil, et où les laiderons n’ont point de crédit. A Bellesme, on n’est pas si oublieux, et tels quels, les morceaux de moi seront encore bons pour eux.

Elle avait raison. Je ne vous dirai pas la fête qu’on lui fit le jour où elle reparut dans notre ville et où le conducteur la déposa devant la grille de l’hospice. L’impératrice elle-même aurait visité notre hôpital, qu’il n’eût pas éclaté dans la maison plus de cris et plus d’allégresse. Pendant huit jours, l’hospice ne désemplit point de curieux ; on la tournait, on la retournait, on ne la trouvait point trop changée, si ce n’est toutefois un peu hâlée. On la questionnait et re-questionnait ; du matin au soir, elle était sur la sellette ; mais à toutes les curiosités, la futée échappait comme une anguille. Je crois, en vérité, que, de toutes ses aventures lointaines, jamais on n’aurait rien su si elle-même ne les avait contées tout du long, un jour que les soeurs et les enfants de leur école étaient allés en partie joyeuse dans la forêt serrer de la fougère pour les lits de l’hospice.

On avait bien lu une fois, dans un cahier des Annales de la propagation de la foi, qu’une soeur de Saint-Vincent avait fait telle chose, et il faut avouer que le trait lui ressemblait singulièrement ; mais on était si loin de la savoir dans les mers de Chine ! On la croyait à Montrouge ou à Pantin.

Elle raconta si follement son histoire, que toutes les soeurs et même madame la supérieure se tenaient les côtes de rire.

Quand elle parla de son nez coupé, elle fit geste de vouloir l’ôter pour en montrer la place ; mais tout le monde se récria et se cacha la tête pour ne pas la voir si camuse. La vérité est qu’on ne s’était aperçu de rien à son retour, parce qu’à force de se moucher, le nez s’était aminci et amenuisé, et qu’ainsi il était exactement dans la mesure d’autrefois. Quant à la jambe et au bras, les ressorts, qui étaient trop vifs alors qu’ils étaient neufs, s’étaient ralentis et alanguis, si bien que la jambe de bois n’allait plus que tout juste à l’unisson de l’autre. Elle confessa seulement que, comme la plante et le talon s’usaient par la marche, elle avait déjà dû clouer par-dessous, à deux ou trois reprises, des talons et des plantes de cuir, ainsi qu’on fait aux vieux sabots qui sont fatigués par l’usage. – Elle avouait elle-même qu’il ne lui demeurait de bien entiers que le bec et la langue, et, Dieu merci, elle prouvait d’abondance qu’ils étaient restés bien affilés.

Que vous dirai-je ? Elle a été si miraculeusement soignée par M. le médecin et M. le chirurgien de l’hospice, et l’air est si sain dans notre contrée à cause de la forêt, que, sans qu’il y paraisse, sa jambe, son bras, son oeil, son nez lui ont repoussé en chair et en os, à cette heure, elle est aussi gaie et alerte que dans les temps anciens.

Mais, par surplus, et ce qui fera que l’on se souviendra de l’Oiseau éternellement dans Bellesme, sachez que de tous ces pays de l’autre monde, elle avait rapporté, comme elle se l’était promis, des remèdes singuliers dont elle a appris les recettes mystérieuses à la soeur Antoinette ; et c’est ce qui fait qu’à notre hospice il n’est plus de maladie dont on ne guérisse, sauf pourtant du mal de vieillesse, et c’est pour cela que vous ne trouverez plus que des vieillards et point de malades à l’hospice de Bellesme.

 

M. de la Boussardière était assis à l’écart auprès de la maisonnette et tourné vers le Val. Il se dandinait sur sa chaise de fer et fumait une cigarette pour s’empêcher de dormir, car il avait l’habitude de se coucher aussitôt que les poules. Il lui tardait bien que l’heure du feu d’artifice sonnât ; et cependant combien de feux d’artifice n’avait-il pas vus, lui, dans sa vie, et plus beaux certainement que ne pouvait être celui-là, soit à Paris, soit à Caen, soit à Versailles, voire même à Rome, tous ceux des fêtes du roi, tous ceux des fêtes de la République ! Mais il n’eût pas, pour un boulet de canon, quitté Saint-Santin avant le bouquet du feu d’artifice de Bellesme, tant il est vrai que les hommes ont absolument besoin, par-ci par-là, d’une petite débauche, fût-ce au Cabaret.

– Que fait-on donc par là-bas pour que vous soyez si sages ? demanda-t-il à deux enfants qui s’étaient avancés jusqu’auprès de lui.
– Les bonnes nous content des histoires, lui répondirent-ils.
– Eh bien ! leur dit M. de la Boussardière, voulez-vous que je vous en dise une que j’ai apprise, il y a quarante ans, de ma nourrice ? Dieu, que d’années déjà ! Cela me tiendra éveillé et vous aussi.

* Ce conte est dans le domaine public au Canada, mais il se peut qu'il soit encore soumis aux droits d'auteurs dans certains pays ; l'utilisation que vous en faites est sous votre responsabilité. Dans le doute ? Consultez la fiche des auteurs pour connaître les dates de (naissance-décès).

- FIN -

Biographie et autres contes de Charles-Philippe de Chennevières-Pointel.

Pays : France | Corriger le pays de ce conte.
Mots-clés : Cambodge | jambe | main | maladie | marinier | mer | nez | oeil | Oiseau | Paris | peste | requin | Siam | soeur | soldat | vaisseau | vieillesse | Retirer ou Proposer un mot-clé pour ce conte.
Proposer un thème pour ce conte.

Signaler que ce conte n'est pas dans le domaine public et est protégé par des droits d'auteurs.


© Tous les contes | Hébergé par le Regroupement du conte au Québec.
Concept et réalisation : André Lemelin

à propos | droits d'auteurs | nous diffuser | publicité | ebook/epub

haut


Ajouter des contes sur touslescontes.com
Signaler une erreur ou un bogue.

Des contes d'auteurs et de collecteurs : Grimm, Perraut, Andersen... Des contes traditionnels: Blanche neige, Le trois petits cochons, Aladin, ou la Lampe merveilleuse... Des contes français, chinois, russes, vietnamiens, anglais, danois...